La belle impatiente aux muscles d’acier

– Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui… Ah, non ! Que vois-je… Un coursier à cheval, au loin. Il s’arrête. Vite dépêchez-vous, il tient un pli entre ses mains. De votre fiancé, pour sûr.

Pénélope et sa longue chevelure déployée caracolent dans les couloirs du château, dévalent les escaliers interminables, elles courent, comme cette phrase impatiente qui voudrait ne pas se terminer, ivre d’elle-même et de ses mots cascadant le long de la page. Un an, que la jeune princesse attendait la lettre de son bien-aimé parti à la guerre. Un an que sa sœur répète la même phrase, qui semble sortie d’un conte, et qu’elle ne supporte plus d’entendre.

Elle arrache le courrier des mains du coursier, qui paraît effrayé en l’apercevant. Mais elle n’en a cure et lui tourne le dos pour aller lire cette lettre tant attendue, dans l’intimité. Quand elle en termine la lecture, sa décision est prise. Elle ira rejoindre son bien-aimé.

Elle se souvient avec précision du jour où elle a rencontré son petit prince. Un véritable conte de fées. Un nain, avait dit son père. Un nain ? avait rétorqué Pénélope, presqu’en larmes.

« Tu es si grande, et lui… si… minuscule. » Que lui importait à Pénélope que Philippe soit beaucoup plus frêle qu’elle. Elle l’aimait éperdument. Son père avait été inflexible et avait décrété : « Tu ne peux épouser un homme si petit. » Elle avait pleuré, pleuré, pleuré… (une fois aurait suffi, mais son désespoir était si grand que la répétition se justifie ici). Ses larmes avaient rempli les douves. Elle s’était arrêtée juste avant qu’elles débordent. Depuis, des requins s’y étaient installés. Nul ne savait comment.

Pénélope avait prévu de s’enfuir avec son prince. Ils auraient couru ensemble dans la forêt, elle l’aurait protégé des loups et des brigands, ils se seraient mariés en dépit de ses parents. Mais la guerre les avait rattrapés. Philippe devait suivre son maître partant guerroyer pour le roi. Les parents de Pénélope étaient tellement contents d’en être enfin débarrassés, qu’ils avaient explosé en mille miettes de leurs rires sardoniques.

Juste avant de partir, Philippe, devenu chevalier grâce à Pénélope, lui avait fait promettre de défendre le château. Car à présent, c’était aussi le sien, comme l’avait décrété sa bien-aimée. Les miettes de ses parents ne comptaient pas, pas plus d’ailleurs qu’Anne, appelée sa sœur, mais qui n’était que sa servante.

Durant quatre ans, son fiancé lui avait écrit sa tendresse, célébrant ces mignons petons qui dépassaient parfois de sa longue robe. Elle n’osait lui répondre tous les fantasmes qui lui traversaient l’esprit. Car cela n’était pas digne d’une princesse aux longs cheveux d’or. Durant la dernière année, plus aucune lettre ne lui était parvenue. Anne était devenue sa sœur, regardant le soleil et la plaine qui rougeoyaient et poudroyaient.

Pénélope avait tenu sa promesse et défendu le château. Il lui suffisait d’apparaître pour faire fuir quiconque s’y aventurait. Jour après jour, semaine après semaine, mois après… bref, des heures durant, elle s’était entraînée dans les sous-sols de la forteresse. Elle avait même inventé des machines pour fortifier ses muscles. Un jour, un chevalier, nommé Ulysse, imaginant la princesse, éplorée, assise à la fenêtre, une broderie sur les genoux, s’était arrêté pour lui offrir son cœur et sa protection. Il en était reparti tout penaud, en songeant qu’une telle femme n’avait pas besoin d’être protégée.

– Anne, prépare-moi un fier destrier. Je vais rejoindre mon mari.

– Mais, ce n’est pas votre…

– Qu’importe ! Il le deviendra.

La servante, déchue instantanément de son statut de sœur, s’empresse vers les écuries, d’où elle tire un animal misérable et affamé. Pénélope court, cheveux au vent, le cœur en fête, elle va rejoindre son petit prince, l’arracher aux griffes de celui qui le retient. Elle saute sur le dos de l’étalon… qui s’écroule sous son poids.

– Est-ce là mon fier destrier ?

– Nous n’en avons point d’autre.

Après une courte réflexion, la belle charge le cheval sur ses épaules et s’en va galoper à travers monts et vaux, laissant Anne, perplexe et un peu désorientée. Qui va donc lui donner la réplique, à présent ?

Pénélope croise plusieurs paysans à qui elle demande invariablement :

– Savez-vous où je puis trouver mon petit prince – soldat ?

– Inconnu, répondent-ils tous.

La belle aux muscles d’acier finit par arriver près d’une rivière. Un homme avec sa barque patiente sur la rive.

– Savez-vous où je puis trouver mon petit prince-soldat ?

– Peut-être de l’autre côté. Voulez-vous que je vous fasse passer, vous et votre fier destrier ?

– Je me débrouillerai seule.

Pénélope s’élance dans l’eau, tapant des pieds et d’une main, avec son cheval qu’elle tient de l’autre au-dessus de sa tête. La princesse parvient rapidement de l’autre côté. Il fait sombre, des ombres passent à travers les arbres, mais s’écartent sur son passage. Elle sait qu’elle touche au but, quand elle entend des aboiements terrifiants qui auraient pu la faire frémir.

Devant l’entrée d’une vaste grotte, un chien gigantesque à trois têtes rugissantes. Pénélope n’hésite pas un instant. Son petit prince est là. Elle en est certaine. Elle avance d’un pas sûr. Guerrier. Cerbère l’aperçoit, ses têtes aboient encore un peu pour la forme, puis il s’enfuit devant cette apparition, dont il ne sait pas ce que c’est. Monstre de muscles surmonté d’un corps et d’une tête de cheval.

– Philippe, mon aimé. Où es-tu ?

Une silhouette chétive apparait dans la pénombre. C’est son petit prince. Pénélope pose son cheval à terre, s’empare de son fiancé, le serre – un peu fort – contre elle, puis le pose sur l’animal, heureux de retrouver le sol et d’avoir un cavalier à sa mesure.

– Comme tu es forte, ma douce, murmure Philippe, admiratif.

– C’est parce que je t’ai attendu toutes ces années, rétorque la belle, qui songe à tous les fantasmes qu’elle va enfin pouvoir réaliser.

Une luciole ne peut pas s’apprivoiser

Assis à la table de sa cuisine, l’Ecrivain procrastine. Se prépare un café. Pour se réveiller ou tout au moins, éveiller les contes qui sommeillent en lui. Debout, près de la machine qui chauffe, il regarde avec colère cet ordinateur qui refuse d’exprimer ses idées. Il boit son breuvage d’une traite. Au fond de la tasse, le marc laisse des traces. Il essaie d’y lire de futures histoires. Insaisissables. Découragé, il finit par choisir la fuite. Enfile son manteau, songeant qu’une promenade en forêt lui fera du bien.

Il marche quelques centaines de mètres puis s’assied au pied d’un chêne. Immense. L’automne laisse passer quelques rayons de soleil à travers ses branches bientôt nues. Si seulement… si seulement il savait prier. Si seulement il croyait en une magie unique, universelle qui tisserait pour lui le fil de ses histoires. Sans effort.

L’Ecrivain ferme ses yeux un instant. Quand il les rouvre il fait nuit. Un peu frais. Il s’apprête à se lever, lorsqu’il l’aperçoit. Juste devant lui. Comme un œil unique ouvert sur d’infinies possibilités. Une lueur vert clair dansant dans la nuit.

Luciole.

Son cœur grandit, son intériorité s’ouvre à de nouveaux espaces. Désespoir d’écriture se mue en des espoirs, porteurs d’histoires inconnues et fabuleuses. Eclairé par cette lueur intermittente et balbutiante, mais ô combien magique, il oublie où il est, qui il est. Son âme danse au rythme de ce métronome vivant. Hors de l’espace et du temps. Puis soudain, la luciole laisse échapper une sorte de pelote lumineuse, qui explose en un feu d’artifice de fils multicolores, s’accrochant aux buissons et aux arbres. Puis elle disparait. Intrigué, l’Ecrivain se lève, s’approche de cette toile tissée de phosphorescences délicates. Il effleure, du bout des doigts, les fibres qui voyagent d’un buisson à l’autre, dessinant des lutins et des fées au milieu des bois. L’aube d’une histoire se lève en lui, tandis qu’il s’approprie les personnages. Merci pour ce merveilleux cadeau.

L’Ecrivain rentre chez lui précipitamment, portant en son cœur la genèse de son roman. Il frappe les touches de son clavier dans l’obscurité. Il écrit sans s’arrêter. Plus besoin de café. Plus besoin de lire dans son marc. Merci Luciole. Je te reviendrai. Il frappe les touches avec plus ou moins de délicatesse. Il écrit, heure après heure, jour après jour. Met un point final à son récit. Heureux.

L’histoire est étrange. Décousue. Lumineuse, par intermittence, comme la luciole.

Quelques  semaines plus tard, l’Ecrivain retourne vers l’arbre centenaire, espérant revoir la luciole. Orphelin d’inspiration. Plus de café, plus de marc. Il ferme les yeux un instant. Les rouvre. Elle est là et pond une nouvelle pelote lumineuse que l’Ecrivain lance en l’air, pour découvrir les ingrédients et les personnages d’une nouvelle histoire, dont des bribes patientent en lui. Luciole, ô ma tendre luciole, viens avec moi. Chez moi. Je me languis de toi.

Mais la luciole éclaire la forêt comme elle veut, où elle veut. Par moments.

Impatient, l’Ecrivain la guette. Caché dans son dos, un filet à papillon. Il l’attend. Il a besoin d’elle. De ses chemins lumineux, de ses personnages cachés, révélés dans les buissons. Elle s’illumine, s’éteint. L’Ecrivain la repère, finit par deviner où elle va réapparaitre. Il est prêt. Quand la luciole, joyeuse, s’illumine, il abat brusquement son piège sur elle. Elle ne se débat pas, se laisse enfermer dans la lanterne sans bougie, qu’il a apportée avec lui.

Satisfait, heureux, l’Ecrivain rentre chez lui. La luciole et tous ses trésors lui appartiennent.

Désormais, tous les soirs, il ouvre la porte de la lanterne pour se saisir du cadeau de l’insecte, pour le projeter dans les airs… Les fils multicolores s’accrochent aux parois, au plafond et aux objets de son petit appartement, créant une toile, réveillant ses histoires endormies et balbutiantes. Des mots et des personnages surgissent et l’Ecrivain leur donne vie. Ses doigts courent sur le clavier de son ordinateur. Lumineux d’inspiration.

En quelques semaines, l’appartement ressemble à une gigantesque toile d’araignée. Car la luciole engendre de plus en plus de pelotes, qui s’éparpillent dans les pièces, s’accrochant à tout. Les personnages et les situations se multiplient de plus en plus rapidement. L’Ecrivain ne parvient plus à suivre les suggestions de la luciole. Son cerveau s’emballe. Ses fictions s’emmêlent, deviennent folles. L’Ecrivain peine à se mouvoir au cœur de la trame. Il retourne vers la luciole toujours enfermée dans la lanterne. Il la supplie de ralentir le rythme. Mais elle n’entend rien et réussit à projeter ses pelotes à travers les interstices de la lanterne. Elle a perdu son bonheur de vivre. Elle se résout à produire, produire, sans joie, sans conviction.

Après quelques jours, l’Ecrivain étouffe, étouffe dans son univers fictionnel. Luciole, ô ma chère luciole que te faut-il pour redevenir celle que tu étais ? La luciole clignote lentement. Tristement. Une luciole ne peut pas s’apprivoiser. Résigné, l’Ecrivain se saisit de la lanterne et va dans la forêt pour libérer la luciole.

C’est de votre faute, après tout

Tout a commencé par une ombre qui, pendant un instant, a obscurci l’écran de mon ordinateur, encore vierge d’écriture. Je me suis retournée. Il n’y avait personne derrière moi. J’ai ri toute seule de mon imagination qui pourtant me faisait défaut ce jour-là. J’avais une bonne dizaine de documents ouverts, avec des débuts d’histoires qui ne m’inspiraient pas.

Nouvelle ombre sur mon écran. Souffle glacial dans ma nuque. Conclusion : l’ombre était réelle. Elle s’est brusquement dressée derrière moi, comme pour regarder par-dessus mon épaule. J’ai sursauté. Réfléchi un instant. D’habitude, les ombres restaient collées au sol ou sur les murs. Était-ce normal que celle-ci se dressât dans les airs ? J’ai décidé que non et me suis autorisée à crier. L’ombre a fait un bond en arrière, a trébuché et s’est enfuie. De quoi avait-elle peur ?

Le lendemain matin, un policier a sonné à ma porte. En le voyant, j’ai failli éclater de rire. Mégot de cigarette coincé entre les lèvres, bouteille de vodka dépassant de la poche de son pardessus, il ne paraissait pas très sérieux. Une véritable caricature. Il me faudrait le réutiliser dans une de mes histoires.

  • Vous êtes coupable. Veuillez me suivre.
  • Pardon ?
  • J’ai dit: vous êtes coupable, veuillez me suivre.
  • On ne peut être coupable de quelque chose sans avoir été jugé, rétorquai-je. Et d’abord, de quoi m’accusez-vous ? J’ai toujours respecté les lois.
  • Abandon de personnages et bien d’autres choses encore.

J’ai regardé derrière le bonhomme.

  • Elle est où la caméra ?
  • La caméra ?
  • Oui, elle est quelque part. C’est un gag.
  • C’est très sérieux. Peut-être « coupable » n’est pas le mot. C’est de votre faute, après tout.

Comment ça de ma faute ? Derrière le policier, deux autres bonhommes apparurent. Comme ils n’avaient pas l’air commodes, je les ai suivis, songeant que c’était une perte de temps, une lamentable erreur judiciaire, que tout allait être réglé dans l’heure.

Ils m’ont emmenée directement au tribunal. Ne comprenaient-ils donc pas que c’était illégal ? Et l’avocat auquel j’avais droit ? Quand je leur ai posé la question, indignée, ils m’ont répondu : « c’est de votre faute, après tout. »

Ils m’ont placée dans le box des accusés. Il y avait un juge, mais pas de jurés, ni avocat, ni procureur. Juste un greffier pour prendre le procès-verbal sur une drôle de machine ronde.

J’ai protesté encore une fois. En vain (c’est de votre faute, après tout). La loi n’avait pas l’air de les intéresser. Pas plus que mes relations, le président de la république, le chef du monde et tout ce qui m’a traversé la tête. Même mon chat, je l’ai cité, en disant qu’il était féroce et allait les manger, quand il saurait. Le pire, c’est qu’ils n’ont même pas souri.

Le juge a commencé d’emblée :

  • Vous êtes coupable et condamnée.
  • Comment ?

Je cherchais dans le public quelqu’un qui puisse intervenir, qui se rende compte de l’absurdité de la situation, quelqu’un qui ne soit pas fou. La foule restait muette. Je me suis sentie un peu mal à l’aise. Comme un air de déjà vu. Toutes les personnes présentes étaient étranges. Des caricatures. Un peu comme mon policier. Ils me regardaient tous fixement et avaient l’air d’être fâchés.

  • Est-ce que vous pourriez m’expliquer de quoi je suis accusée, avant de me déclarer coupable ?

Le juge avait l’air surpris.

  • Je dois d’abord vous accuser ?

Désemparé, le juge fit signe à quelqu’un dans l’assistance de s’approcher. C’était l’ombre qui était apparue chez moi, tantôt.

Le magistrat lui chuchota quelque chose. Elle s’approcha de moi.

  • Pourquoi est-ce que vous m’avez transformée ?

De quoi est-ce qu’elle parlait ? Etais-je donc en possession d’un pouvoir que j’ignorais ? Je me suis mise à rire. Seule. Encore.

  • Je me préférais dans la première version. J’étais en couleurs, heureuse, libre, au soleil. J’exige que vous me réintégriez dans la première version et que vous supprimiez celle-là.

Était-ce possible que… Mais non. Les personnages ne peuvent sortir du support dans lequel ils ont été emprisonnés. Et pourtant… cette caricature de policier, je l’avais déjà utilisée dans une de mes histoires. Je m’en souvenais à présent. Comme cette femme exigeante que j’avais fusionnée avec son ombre. J’ai essayé de lui expliquer que je n’y pouvais rien. Que j’avais des consignes à respecter. De toute façon, je ne pouvais pas deviner qu’elle allait s’incarner pour de vrai.

Un autre de mes personnages est venu à la barre. Un trader. Il me reprochait son caractère impitoyable et sa fin pitoyable. Emprisonné à cause d’un enfant ! Il avait l’avenir devant lui, il aurait pu devenir le roi du monde. Il hurlait à la barre et me jetait des regards terrifiants.

Tous mes personnages ont défilé à la barre. Chacun avec des revendications plus ou moins justifiées, m’accusant de l’incohérence de leurs actions, de ne pas m’être assez documentée ou de ne pas avoir la fin qu’ils méritaient. Les pires étaient ceux dont je n’avais pas terminé les histoires. Ils étaient condamnés à revivre perpétuellement des bouts de phrases ou d’histoires inachevées. Ils me parlaient du vide monstrueux qui les happait en plein milieu d’une page, avant de les propulser en début d’histoire.

 J’ai promis de faire plus attention, en songeant à tous les documents encore ouverts sur mon ordinateur. Sitôt rentrée, je les supprimerai purement et simplement. Je me levai, me dirigeai vers la sortie. Personne pour me retenir. Juste avant de quitter la salle, j’ai éclaté de rire. Ils croyaient quoi, tous ces personnages. C’est moi le maître. Ils ne pouvaient pas me dicter mon écriture.

  • Vous êtes coupable et condamnée, dit le juge.

Je sursaute et ne peux m’empêcher de dire :

  • Comment ?

Je cherche dans le public quelqu’un qui puisse intervenir, qui se rende compte de l’absurdité de la situation, quelqu’un qui ne soit pas fou. La foule reste muette. Je me sens un peu mal à l’aise. Comme un air de déjà lu…

C’est de ma faute, après tout.

Saint orgueil

Dominique était la bonté incarnée. Croyante, elle allait au culte le dimanche, priait tous les soirs, était active dans toutes sortes d’associations caritatives et aidait son prochain à chaque occasion. Pas un mendiant qu’elle ne croisât sans lui remettre quelques pièces. Dans sa poche gauche, elle avait toujours un peu d’argent pour eux, et dans sa droite, des bonbons pour les enfants. On la remerciait souvent avec des larmes de reconnaissance plein les yeux. « Vous êtes une sainte ! » Modeste, Dominique secouait la tête en émettant un petit rire. « Mais non, voyons, c’est tout à fait normal. N’importe qui aurait fait comme moi. » Évidemment, rares étaient ceux qui en faisaient autant qu’elle. Elle le savait.

À l’aube de sa vie, elle était déjà très sérieuse. Ses parents, sévères, n’avaient pas accueilli sa venue dans ce monde comme il se doit. « C’est une fille », avait dit la sage-femme. « Encore ! » n’avait pu s’empêcher de rétorquer la mère. Son père, quant à lui, avait quitté l’hôpital sans la regarder. Toute son enfance, elle s’était efforcée de leur plaire. À dix ans, elle se comportait comme un garçon. Ses parents ne l’en aimaient pas plus pour autant et ses trois sœurs aînées se moquaient d’elle.

Adolescente, elle comprit qu’elle ne pourrait jamais plaire à ses parents. Elle renonça à se prendre pour un garçon, se mit à porter des robes longues et noires, croyant passer inaperçue. Isolée, ne trouvant sa place nulle part, elle se réfugia dans la religion.

Elle apprit qu’il fallait répandre le bien autour d’elle. Elle obéit. Sans état d’âme. Peu à peu, elle en retira une certaine satisfaction. Elle pardonna à ses parents et à ses sœurs, puis cessa d’y penser. Elle était parfaite de bonté et regardait les autres avec une indulgence assaisonnée d’un zeste de dédain. Elle avait souffert, elle avait surmonté ses difficultés, elle était devenue supérieure aux autres. Car elle, elle avait su pardonner. Elle, elle donnait sans contrepartie. Elle, elle serait sanctifiée et irait au paradis. Elle avait atteint le sommet de la bonté et se comparait à Mère Teresa.

Le jour de ses 60 ans, après une journée passée à aider son prochain, elle passa devant un mendiant assis à même le sol contre la vitrine d’un magasin. Compatissante, elle fouilla dans son manteau. Rien. Comment était-ce possible ? Elle agita sa main affolée, et finit par découvrir un trou au fond de sa poche gauche. Dans son portefeuille, elle n’avait plus d’argent liquide. Plus qu’une solution, retirer de l’argent à un distributeur de billets.

  • Je reviens, ne bougez pas, fit Dominique, stressée à l’idée de perdre son statut de sainte.

L’homme leva les yeux, sans comprendre. Elle jeta alors une poignée de bonbons sur le sol.

  • Pour patienter.

Puis Dominique se précipita à la recherche d’un guichet automatique bancaire, tandis que l’homme jetait les douceurs dans sa direction, en murmurant « vieille folle ».

Dominique finit par trouver un appareil à billets. Manque de chance, il était en dérangement. Le suivant se trouvait de l’autre côté d’un parc. Il faisait déjà nuit. Il se mit à pleuvoir. Elle n’avait pas pris de parapluie. Qu’importait, elle ne pouvait faillir à sa mission. Elle traversa le parc en courant et finit par atteindre le distributeur de billets. Fébrile, elle composa son code. Se trompa deux fois. Pas la troisième. Sa frange dégoulinait sur son visage. Elle n’y voyait rien. L’appareil cracha une masse de billets. Contrariée (elle était sûre de n’avoir choisi qu’un faible montant), elle fourra l’argent en vrac dans son sac. Retraversant le jardin au pas de course, elle glissa et tomba dans la boue. Elle hésita à jurer. Mais une sainte, même stressée, ne prononce aucun mot de la sorte.

Quand elle se retrouva à son point de départ, le mendiant était parti. Ne restait plus, sur le sol, que quelques bonbons écrasés. Elle chercha l’homme un moment. En vain. Désemparée, elle marchait dans la rue, l’air égaré, sale et trempée. Les passants s’écartaient sur son passage. Elle avait manqué à sa parole. Elle ne valait plus rien. Elle laissa tomber son sac rempli d’argent dans une poubelle. Fatiguée, désemparée, elle s’assit par terre, devant un magasin de jouets, et ferma les yeux.

Quand elle les rouvrit, une fillette de 7 ou 8 ans se tenait devant elle. Regard clair. Attentif.

  • Pourquoi t’es là ? T’es malade ?

La femme voulut se lever, mais ne réussit pas. La mère, réalisant que l’enfant ne l’avait pas suivie, revint en arrière.

  • Vous avez besoin d’aide ?, demanda l’adulte, en voyant l’état de la vieille dame qui faisait bien plus que son âge.

De l’aide ? Dominique ? Mais non, ce sont les autres qui ont besoin de son aide. C’est elle la sainte.

  • Vous êtes frigorifiée, vous ne pouvez pas rester comme ça. Venez ! On habite à côté.

La femme aida Dominique à se lever et la seconde suivit la première, sans dire un mot.

Dans le salon, un feu de cheminée brûlait.

  • Je m’appelle Lina, dit l’enfant. Et maman, c’est « maman ».

La mère de l’enfant rit, Dominique esquissa un sourire. Depuis quand n’avait-elle plus vraiment souri ?

  • Johanna, compléta la maîtresse de maison. Si vous voulez, vous pouvez prendre une douche pour vous réchauffer. Je vous prêterai des vêtements.

Dominique resta longtemps sous le filet d’eau chaude. Elle se sentait bizarre, sans savoir pourquoi. Quand elle ressortit de la salle de bain, un repas l’attendait. Le père de l’enfant était arrivé. Il n’avait pas l’air surpris de trouver une inconnue chez lui. Elle échangea quelques mots avec ses hôtes simples et rayonnants. Ses certitudes avaient volé en éclats, mais son cœur s’était réchauffé. Elle accepta de rester pour la nuit.

  • Vous dormirez dans la chambre de Véronique. La sœur de Lina est en camp de ski.
  • Vous n’avez pas de fils ?, ne put s’empêcher de demander Dominique.
  • Non, pourquoi ?

La vieille dame ne répondit pas. Mais quand elle se retrouva seule dans cette chambre d’enfant, elle pleura pour la première fois depuis longtemps.

La boussole

  • Ralentis !
  • J’y peux rien, c’est lui qui tire… Il a l’air pressé tout d’un coup.

Jo regarde le simplet qui court de façon désordonnée, cramponné à la barre du caddie, et le garçon qui cavale à côté de lui. Essoufflé, Jo ralentit. Comment ai-je pu me laisser embarquer dans cette histoire ? »

Tout avait commencé deux jours avant. Alors qu’il rangeait les rayons du supermarché dans lequel il travaillait, Jo avait vu venir Pierrot, tout affolé. Les caddies, y sont malades. Z’ont éternué.

  • Les caddies ne peuvent pas éternuer, lui avait rétorqué Jo.

Mais Pierrot ne cessait de répéter : Y sont malades. C’est vrai.

Quand ils étaient rentrés, le garçon, Momo, lui avait dit : C’est normal, avec tout c’que les bourges y mettent.

Jo connait Pierrot depuis l’enfance. Il l’a toujours défendu des moqueries des autres. Il lui a même fait une place dans son appartement, quand ses parents sont décédés brusquement. Momo, lui, a été déposé devant l’entrée de l’immeuble, quand il avait environ 3 ans. Sans un mot d’explication. Personne ne savait à qui il était et nul n’avait songé à l’inscrire à la commune. Les habitants s’en occupaient à tour de rôle. Mais Momo passait la plupart du temps chez Jo qu’il avait fini par appeler « papa ».

Le lendemain, le premier chariot avait disparu. Personne ne s’en était aperçu, sauf Pierrot, qui était préposé au rangement des caddies. Il est allé chez le toubib, qu’avait fait Momo, le soir. Au matin du troisième jour, il n’y avait plus ni paniers, ni caddies devant le magasin. La police était là. Les employés avaient été renvoyés chez eux.

A leur retour, Jo et Pierrot avaient trouvé un chariot devant l’immeuble. Avec un rétroviseur et une boussole accrochés à la barre de poussée. A l’intérieur, un soulier gauche démesuré, qu’ils n’avaient pas réussi à extraire. C’est un signe ! Faut y aller, avait dit le petit. Pierrot avait applaudi. Aller où ? avait rétorqué Jo. Ce n’est que plus tard qu’il avait compris, à cause de la boussole. Jo pensait qu’ils se contenteraient de faire le tour du quartier… Mais ils avaient fini par sortir de la ville. Pierrot était accroché à la barre du caddie, marchant de plus en plus vite. Jo avait tenté de les faire revenir. En vain.

  • Attendez-moi !

Les deux autres ne l’écoutent pas. Ils quittent la route. Se retrouvent en plein champ. Le chariot semble voler au-dessus des herbes et des cailloux, tandis qu’ils dévalent la pente. En bas, dans la petite vallée, l’immobile serpent gris d’une rivière. Jo se remet à courir. Se demande comment il va les rattraper, quand soudain, les deux s’arrêtent brusquement devant le cours d’eau. Jo les rattrape.

  • Qu’est-ce qui vous prend de courir comme ça ? Assez rigolé. On rentre maintenant.

La voix de Jo est autoritaire. Pierrot et l’enfant échangent un regard. Il y comprend rien. Jo pose ses mains sur la barre du caddie, prêt à faire demi-tour. Seulement, les roues sont embourbées. Jo se résigne à traverser la rivière. Le caddie semble flotter au-dessus de la surface, tandis que Jo s’enfonce. Il a de l’eau jusqu’à la taille. Une fois de l’autre côté, trempé, il veut faire demi-tour. La boussole s’affole. Le chariot résiste, n’en fait qu’à sa tête et se dirige vers la montagne, entraînant Jo à sa suite. La boussole se calme.

  • Il bouge tout seul. Je peux pas enlever les mains, s’effraie Jo, tandis que les deux autres rigolent et courent à côté de lui.

Le chariot accélère. Pierrot et Momo peinent à suivre. Jo jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Il ne les voit pas. A la place, un temple grec,  posé au milieu de nulle part. Choqué, l’homme se retourne, manque de trébucher. Son pote et le petit sont derrière lui à galoper comme ils peuvent. Coup d’œil dans le rétroviseur. Temple grec. Comment est-ce possible ? Pierrot tente un virage, la boussole perd la boule, le caddie bloque. Jo, qui ne s’y attend pas, se trouve projeté à l’intérieur, la tête la première dans la chaussure. Les deux autres ont les côtes qui pètent à force de rire. Jo gigote. Pierrot finit par l’extraire du soulier.

Jo regarde le caddie avec méfiance, hésite à en toucher la barre de poussée, puis cède. Le chariot repart en direction de la montagne.

Le chemin devient de plus en plus étroit, de plus en plus raide, mais la charrette infernale n’en a que faire. L’homme n’est plus qu’une marionnette désarticulée. Ses poumons sont au bord de l’explosion, son cœur cogne.

Loin derrière, Pierrot et Momo. Jo est au bord de l’évanouissement, quand le caddie s’arrête devant une falaise, qui s’ouvre sur un val étroit et goudronné. Jo reprend ses esprits et son souffle. La machine repart lentement.

Pierrot et Momo rejoignent Jo au moment où il sort du canyon.

  • C’est la magie, s’exclame Momo.

Pierrot applaudit. Jo en perd ses mots. Le caddie lâche enfin Jo et s’en va retrouver les centaines d’autres de ces congénères métamorphosés, multicolores, joyeux. Tous ensemble, imbriqués les uns dans les autres, ils forment une gigantesque sculpture à rouages, crachant de petites cascades d’eau. Des dizaines des chevaux miniatures caracolent au milieu de la sculpture, accompagnés de gymnastes qui tourbillonnent et dansent sur les barres des caddies revisités. Au sommet, un temple grec avec la statue d’un homme auquel, il manque le pied gauche. Entre ses mains, il tient un serpent.

  • C’est la magie, répète Momo. Il les a guéris. Il faut lui rendre son soulier.
  • Guéri ? La chaussure de qui, demande Jo qui n’y comprend plus rien.
  • Il a guéri les chariots de leur indigestion.
  • C’est n’importe quoi.

Quand ils repartent quelques heures plus tard, le long du macadam, dans la lumière couleur métal, pataugeant dans la cendre de leurs malheurs défunts, la statue est chaussée. Ils n’ont plus envie de retourner dans la ville qui fut la leur, préférant se laisser guider par un drôle de chariot et sa boussole.

  • Bon, alors, ça sera quoi, maintenant ? demande Momo, qui jette un coup d’œil dans le rétroviseur.

Vous ne serez jamais qu’une ombre insignifiante

Je regarde avec dégoût l’homme à mes pieds. Cela fait si longtemps que j’attends ce moment. Je ne l’imaginais pas comme ça, avec ce regard tourné vers l’au-delà, mais qu’importe. Je ne lui fermerai pas les yeux. Qu’il affronte l’enfer. Le mal qu’il m’a fait jour après jour. Cette insignifiance qu’il m’a imposée.

Un rayon de soleil, un simple rayon de soleil a changé mon existence. Un reflet dans une vitre, dans le bâtiment d’en face, et cette phrase : « elle n’est pas très souriante votre secrétaire ». Des mots plantés en plein cœur. « Elle n’est pas très souriante votre secrétaire », alors que le soleil se rit des vitres et des reflets. Et moi, toujours grise. Triste. Plate. Je ne m’en suis même pas aperçue.

Le plateau que je tenais entre les mains m’a échappé, éclaboussant de café l’importance de ces messieurs cravatés, assis autour d’une table pour une réunion. Je me suis enfuie en riant comme une folle. Puis je suis revenue à la nuit tombée. Mon chef était là. Dans son bureau. Je suis entrée. La lumière était tamisée. Il a levé la tête, m’a dit que j’étais virée, puis s’est remis à travailler. J’ai bougé, à peine. Juste pour saisir la lampe à côté de moi. Un cri. Stupéfaction dans son regard. Comment a-t-elle osé ? Puis son corps chancelant tombant à terre. A mes pieds. Enfin.

Je me prénomme Amandine et je suis une secrétaire parmi des millions d’autres. Mais aujourd’hui, j’ai tué mon patron. Je ne peux résister à l’envie de poser mon pied sur sa poitrine, en signe de victoire.

Mon pied se soulève, suivant le rythme de sa poitrine. Est-ce normal ? Le coup que je lui ai asséné me semblait pourtant fatal. Je me sens mal à l’aise et je reprends la lampe, porte un nouveau coup, puis je m’acharne sur son crâne qui n’en est bientôt plus un. Juste une bouillie grisâtre assaisonnée de petits bouts d’os. Sa poitrine continue à se soulever régulièrement. Inspiration. Expiration. Inspiration… Affolée, je me précipite dans la petite cuisine du bureau, je cherche fébrilement un couteau : le plus grand et le plus aiguisé possible. J’en trouve un, je m’en saisis, il m’échappe de mes mains tremblantes, vaporeuses. Je le ramasse, puis retourne vers le corps qui persiste à respirer. Des coups multiples en plein cœur, puis sur toute cette chose démoniaque. Jusqu’à l’épuisement. Echevelée, haletante, riant de façon désordonnée. Le cadavre ne ressemble plus à rien. Juste une masse sanglante et… respirante. Inspiration. Expiration. Toujours ce rythme de vie insupportable. Comment est-ce possible ?

Un bruit de chaise derrière moi me fait sursauter. L’ombre multicolore de mon chef est assise à son bureau. Sur sa façade rougeâtre, un sourire carnassier. Celui des mauvais jours. Mon regard passe de lui au corps gisant, désormais impossible à identifier. Lui aussi devrait être réduit en bouillie. Non ?

Ma tête tourne, je me sens mal. J’en suis presque à regretter mes journées toutes pareilles. Réveil chaque matin à 5h30. Même les réflexions de mes collègues. « T’as dormi là ? » ou encore « On sait toujours où te trouver : à la photocopieuse ! », accompagnées d’un rire bien gras. Je pense aussi à mon chat. J’aurais dû lui donner un nom.

– Vous êtes virée… vous ne serez jamais qu’une ombre insignifiante, assène le double de mon chef.

Je le sais. Elle le sait. J’ai envie de répondre, mais rien ne vient.

– Je suis désolée pour ce matin, fait soudain une voix féminine juste derrière moi.

C’est mon double de couleur qui me suit partout depuis que je suis née. Comment se fait-il qu’elle ne me soit plus soudée ?

– Cela ne change rien, réplique son chef.

Mon double se retourne, prête à s’enfuir, des sanglots coincés en travers de la gorge. Je me glisse alors vers elle puis lui barre le passage. Elle hurle de terreur, en me voyant dressée devant elle. Elle n’a pas fait ce qu’il fallait. Il lui suffisait de prendre la lampe et de suivre mes mouvements. Mon patron et son double ne seraient plus de ce monde. Je me colle à ma jumelle multicolore tétanisée, je l’enlace, puis je pénètre sa vie et éteins ses couleurs… Elle s’est libérée de moi. Elle n’a plus lieu d’être.

Le double de mon chef se lève. Pour la première fois, il pâlit, étouffe un cri d’horreur quand il voit disparaître sa fidèle assistante. Quant à moi, je me sens mieux et beaucoup plus forte. Je laisse l’homme seul, désemparé, et rejoins la dizaine d’ombres qui se glissent hors des autres pièces, sans leurs doubles. En s’affranchissant de nous, nos doubles de couleurs nous ont libérées.  Une nouvelle vie commence pour nous.

Le Coeur de la Mère

« Besoin d’un chirurgien de toute urgence. Vous seul pourrez nous sauver. La Mère gravement malade. Suivez le messager sans tarder. »

Pour la troisième fois, Rémi relit le message qu’il tient entre les mains. Surpris non seulement par son contenu, mais aussi par la manière dont il lui est parvenu.

Quelques minutes avant, il avait ouvert sa porte à un drôle de bonhomme aux vêtements multicolores et dépareillés. Un voisin, sans doute, avait-il pensé. Personne ne pouvait entrer dans l’immeuble sans en avoir la clé. L’homme lui avait remis un parchemin roulé et cacheté d’un sceau à la cire, sans rien dire. Rémi l’avait remercié du bout des lèvres et avait refermé.

Il n’est pas médecin. Il est orfèvre. Un des meilleurs, certes, mais cela n’en fait pas de lui un chirurgien pour autant. Il sait tailler les pierres précieuses les plus délicates et en façonner des bijoux d’exception. Ses compétences sont reconnues bien au-delà des frontières. Sans aucun doute, a-t-il un homonyme chirurgien. 

Il pose le parchemin sur le bar et en profite pour se servir un verre de vin, comme chaque soir, et allume la télévision. Le journaliste relate un vol de bijoux, dont un diamant rose d’une valeur inestimable. Rémi rêverait d’en tailler un, un jour.

Dehors, le temps s’est brusquement gâté. Des éclairs égratignent le ciel de leurs griffes de lumière. Le tonnerre fait trembler les murs du studio. Rémi se lève pour fermer la porte-fenêtre, quand il entend une sorte de grognement juste derrière le bar qu’il vient de quitter. Il se retourne, ne voit rien, se rassure. La lumière et la TV s’éteignent. Rémi pousse un juron, se dirige à tâtons vers le comptoir pour y prendre des bougies. Un nouvel éclair illumine la pièce. L’orfèvre aperçoit une ombre massive dressée derrière le bar. Son cœur battant la chamade, il se glisse vers l’entrée. Il ouvre la porte et se retrouve face au messager multicolore. Soulagé de ne plus être seul, il chuchote :

– Il y a quelqu’un chez moi…

L’homme, au fort accent oriental, regarde par-dessus son épaule.

– C’est Johnny. Viens vers papa, viens mon petit.

Rémi perçoit un souffle chaud dans sa nuque. Derrière lui, un ours brun énorme, dressé sur ses pattes arrière le fixe. Crocs et babines retroussées. L’orfèvre se plaque contre le chambranle et laisse passer le « petit », qui rejoint son maître pour se faire caresser. L’homme repart, précédé par son plantigrade. Réalisant que Rémi ne l’a pas suivi, il se retourne et demande :

– Vous venez ? Mère attend vous, insiste le bonhomme.

– Je suis orfèvre…, proteste faiblement Rémi.

L’ours grogne. Le bijoutier cède. Ils sortent de l’immeuble, traversent la route au milieu des éclairs et du tonnerre, pénètrent dans le grand parc aux arbres chétifs, sur lequel donne l’appartement de Rémi. Après cinq minutes, ils parviennent devant un pavillon délabré et abandonné, qui était jadis un petit restaurant très populaire, appelé L’oasis. La situation sanitaire, écologique et économique a eu raison de cet établissement.

La porte branlante s’ouvre sous la violence des bourrasques. Au milieu de la pièce, une femme énorme, dont le visage est caché derrière des voiles, trône sur une montagne de coussins. Juste un regard fripé, comme une tranchée au milieu des tissus. Une odeur particulièrement nauséabonde flotte dans les airs.

L’ours s’étend au pied des coussins.

– Qu’est-ce que vous me voulez ?, finit par demander Rémi.

– Que vous soigniez mon cœur !, réplique avec difficulté le monstre.

– Je ne suis pas chirurgien, je suis orfèvre.

– C’est bien ce que je disais.

– Mais puisque je vous dis…

– Approchez-vous! Il ne bat presque plus.

L’ours montre ses crocs. Rémi abandonne. La Mère commence à se défaire de ses vêtements. Lentement. Horrifié, au bord de la nausée, Rémi assiste à cet effeuillage, chaque voile virevoltant autour de la femme avant d’atterrir sur le sol. Combien a-t-elle donc de couches ? L’orfèvre aimerait fuir, mais il reste là, tétanisé, fasciné par ce striptease immonde et puant. Puis soudain, elle tend à Rémi, au bout d’une sorte de tentacules aux ongles brunâtres, une pierre grise et terne. L’orfèvre s’en saisit et réalise que l’épaisse couche de saleté cache un joyau. Il oublie le monstre et son striptease, l’ours et ses crocs acérés, le bonhomme et son curieux message. Il oublie qu’il est orfèvre. Il devient chirurgien. Sur une table, dans un coin de la salle, se trouvent tous les outils dont il a besoin pour nettoyer la pierre précieuse et la tailler.

La femme continue à se défaire de tous ces oripeaux, mais Rémi ne s’en soucie plus. Il ne remarque pas non plus que le messager s’en est allé. Avec l’ours. Il nettoie et taille avec passion ce diamant rose. En forme de cœur. Sans se poser de question. 

Dehors, l’orage faiblit. Les éclairs se transforment en gouttes de soleil, timides. Puis de plus en plus lumineuses. Les arbres reprennent de la vigueur. Tandis que le chirurgien-orfèvre travaille, il se sent de plus en plus léger. Il contemple son œuvre brillante de lumière. Il veut rendre le cœur à la Mère, mais elle a disparu. Le caillou s’échappe de ses mains. File à l’extérieur, comme une étoile filant vers le ciel avant de revenir se marier à la Terre Mère.

Quand Rémi reprend ses esprits, le pavillon est métamorphosé. De joyeux lurons échangent des plaisanteries autour des tables aux nappes de couleurs vives, mélange des voiles de la femme et des habits du messager. Bonheur sans prétention. Juste celui d’être ensemble. Lui se trouve assis avec ses amis. Étonné, mais heureux. Il les entend discuter du vol du siècle. Il aimerait leur raconter une autre histoire : celle d’une femme obèse, porteuse d’humains qui la maltraitent. Il aimerait leur dire que ce diamant était le cœur de la Terre. La Mère. Il aimerait leur dire qu’un instant avant, l’Oasis n’était qu’une bâtisse abandonnée… Mais qui le croirait ?

Plus tard, quand il sort du pavillon, Rémi aperçoit, au loin, le messager et son ours. Il leur fait signe. Le bonhomme sourit. L’animal grogne.

Du vol plané pour une nouvelle vocation

1)Je m’approche du bord, ne pas renoncer, encore un pas, le vide, la boule au ventre et cette sensation grisante de la vitesse sur mon corps, puis plus rien ; je flotte au-dessus du village, à la place de mes bras, des ailes immenses, le sol n’est pas loin, mais impossible de m’écraser avec ces fichus appendices ; en bas, une petite fille, crie, veut des ailes comme moi, je descends et la prends sur mon dos, me découvrant ainsi une nouvelle raison de vivre.

2)Je m’appelle Gédéon, 40 ans, sans allocations chômage depuis un mois et sans femme ; plus de raison de vivre: je m’élance du haut du clocher du village, attend le choc contre le sol… qui ne vient pas, à cause d’une fée minuscule qui m’a équipé d’ailes immenses impossibles à replier ; incapable de tomber, je vole au-dessus du village, quand une petite fille me montre du doigt ; elle veut des ailes comme moi ; je descends et la prend sur mon dos pour faire un tour, découvrant ainsi un nouveau plaisir.

3) Un homme grimpe en haut du clocher d’une église, puis s’élance dans le vide; mais juste avant de toucher le sol, des ailes lui poussent instantanément ; alors qu’il survole le village, une petite fille, dans la rue, crie qu’elle veut des ailes comme le monsieur ; celui-ci descend, la prend sur son dos et s’envole au-dessus du village.

4) Quand Gédéon, chômeur en fin de droit sauta du clocher de son village pour se suicider, la fée Arielle, mandatée par le gouvernement des invisibles pour sa protection dès sa naissance, était en train de repasser ses ailes froissées ; affolée, n’étant plus à même de respecter les consignes de sa hiérarchie, elle fit la première chose qui lui traversa l’esprit : remplacer les bras de l’homme par d’immenses ailes ; dans la rue, une petite fille, marchant le nez en l’air, avait tout vu et avait hurlé qu’elle voulait les mêmes ; quand Gédéon entendit l’enfant, il descendit pour prendre la petite sur son dos, à l’insu de sa maman, plongée dans la rédaction de sms; le chômeur retrouva ainsi le goût de vivre, grâce à une fée loufoque et une petite fille. 

5) Bientôt terminé, fini le chômage, plus besoin de courir après l’argent ; je prends mon envol du haut du clocher de l’église, la vue est si belle… je souris au paradis qui se rapproche, mais une fée surgit devant moi… et me voilà équipé d’une paire d’ailes; adieu le paradis, une larme reste un instant suspendue au bord de ma paupière, vite séchée, vite oubliée, quand j’aperçois cette fillette qui me tend les bras ; je plonge vers elle et la fais grimper  sur mon dos ; bonjour la vie, me revoilà.

6) Je ne sais pas ce qui m’a pris de prendre cette môme avec moi ; elle traîne les pieds en rêvassant, toujours le nez en l’air, je n’en peux plus, la tire par la main pour qu’elle se presse ; alors quand elle me dit qu’un monsieur, dans le ciel, a des ailes, je ne cherche pas à argumenter, et pour qu’elle me fiche la paix, je dis « oui » à tout, jusqu’à ce qu’elle s’envole sur le dos de cet individu, un peu louche, me laissant bouche-bée… puis paniquée.

7) Mesdames et Messieurs les jurés, si Arielle, une fée d’une exceptionnelle droiture, a usé de sa poudre magique – et non abusé, comme le prétend Monsieur le procureur – pour éviter à Gédéon, chômeur en fin de droit, de s’écraser à terre, après avoir tenté de se suicider du haut du clocher, ce n’est pas pour nuire à la très honorable Déesse de la Mort – qui était, certes, en droit d’attendre l’âme de Gédéon, selon la destinée qui était la sienne – ni pour soustraire cet homme à son destin ; en effet, ma cliente, qui, au demeurant, a toujours suivi scrupuleusement les directives de sa profession, et dont la carrière irréprochable est reconnue par ses paires – ce dont, j’espère, vous tiendrez compte dans votre verdict – a usé de sa poudre magique uniquement pour préserver la destinée d’une fillette qui, si elle avait été témoin de ce suicide, aurait été traumatisée et n’aurait pas pu accomplir sa propre destinée ; ainsi, contrairement à ce que Monsieur le procureur a prétendu, c’est pour préserver les Ecrits célestes, qui prédisaient un destin exceptionnel à la fillette, que ma cliente a usé de sa poudre magique.

8) Arielle, la fée, relit une fois encore sa mission du jour : Gédéon, chômeur en fin de droit, va se suicider du haut du clocher de son village, elle doit le persuader de renoncer à son projet ; mal organisée, anxieuse, Arielle répète plusieurs fois les arguments à lui présenter, quand elle perçoit une vibration dans sa baguette – c’est le signal que Gédéon est en haut du clocher – Arielle se précipite vers son protégé qui s’élance dans le vide – trop tard pour le convaincre ; paniquée, Arielle jette sur le corps qui chute un zeste de poussière magique, à n’utiliser qu’en dernier recours, – sauf que, pour Arielle, c’est devenu une habitude – et Gédéon se retrouve affublé d’immenses ailes non rétractibles ; décontenancé, il plane au-dessus du village, jusqu’au moment où une fillette hurle qu’elle veut des ailes comme lui ; il descend alors pour la prendre sur son dos, et se trouve une nouvelle vocation, tandis qu’Arielle s’apprête à affronter son énième conseil de discipline.

9) Je vais me foutre en bas du clocher, à cause de ces connards qui m’ont mis au chômage ; je ricane en tombant ; mais voilà qu’une sorte de moucheron, avec une baguette, tourne autour de moi, j’essaie de le chasser, pour rien, et je flotte dans les airs, affublé d’ailes immenses et dégoûtantes ; en bas, une petite fille hurle qu’elle veut les mêmes que moi – cette idiote me casse les oreilles; je descends, j’adresse un sourire mielleux à la gosse, la prends sur mon dos, sous le regard bienveillant de la maman, et je pars en flèche vers le ciel, j’enchaîne les loopings, l’autre hurle, vide ses tripes sur moi, mais je m’en fou, moi, je prends mon pied, et puisque je peux pas mourir, je deviendrai la terreur de ces saletés de mômes ; pas mal, ces ailes, merci, le moucheron.

Le livre oublié

1ère version avec uniquement les actions

Un matin à l’aube, après m’être réveillé en sursaut d’un cauchemar, mon père m’a rassuré puis emmené à travers les rues tortueuses de Barcelone. Nous sommes arrivés devant un portail en bois de ce qui ressemblait à un hôtel particulier abandonné.

Il m’a fait promettre de ne rien dire à personne de ce que j’allais voir.

Un homme au nez crochu et au regard d’aigle nous a ouvert la porte et nous a emmenés dans un couloir mal éclairé. Quelques minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés au seuil d’une sorte de gigantesque basilique, avec un plafond en forme de dôme. Il s’y trouvait des centaines de bibliothèques chargées de livres.

  • Voici le cimetière des livres oubliés, m’a dit mon père. Chaque livre a une âme. Celle de celui qui l’a écrit et de ceux qui l’ont lu. Ce lieu est un mystère, un temple qui existe depuis très longtemps. Mon père m’y a emmené quand j’avais ton âge. Cet endroit protège les livres oubliés. Lorsqu’un ouvrage disparait, lorsque plus personne ne s’en souvient, nous, les gardiens de ce lieu, faisons en sorte qu’il y parvienne. Il attend là qu’un nouveau lecteur le découvres. Toi, Daniel, tu vas pouvoir en adopter un. Chaque personne qui vient ici pour la première fois peut choisir un livre pour qu’il reste vivant à jamais.

Pendant une demi-heure j’ai déambulé dans les couloirs de la bibliothèque. J’ai fini par trouver celui que j’allais adopter, au bout d’un rayon, qui était intitulé « L’ombre du vent » de Julian Carax.

Version 2

Un matin, après m’être réveillé en sursaut d’un cauchemar, j’ai vu mon père arriver en courant pour me rassurer. M’assurer que ma mère resterait à jamais dans son cœur. Qu’il avait de la mémoire pour deux. Je devinais son regard tourné vers le passé, tandis que le mien l’était vers l’avenir.

Il m’a fait lever. Tôt. Trop tôt pour un petit garçon comme moi. Dans la brume et les rues matinales, désertes de chats. Mais il est des choses que l’obscurité met en lumière. Qui se voient mieux la nuit.

Il m’a entraîné à travers la ville aux rues étroites et tortueuses, encore balbutiantes de sommeil. Nous sommes arrivés devant un portail en bois de ce qui ressemblait à un hôtel particulier abandonné. Il m’a fait promettre de ne rien dire à personne de ce que j’allais découvrir.

  • Pas même à ton meilleur ami.

Un homme aux cheveux gris  et au nez crochu a ouvert. Aucune émotion dans son regard d’aigle. Il nous a laissé passer, sans rien dire. Il connaissait mon père, savait pourquoi j’étais là, alors que je l’ignorais.

Le couloir mal éclairé résonnait des battements de mon cœur et de mes pas. La pénombre imprégnait mon corps de la magie de ces lieux. Soudain, une gigantesque basilique surgit à l’improviste, avec un plafond en forme de dôme et des centaines de bibliothèques gavées de livres jusqu’à l’indigestion. Elles couraient en un labyrinthe d’escaliers, de tunnels, de petits ponts et de couloirs.

  • Voici le cimetière des livres oubliés, a dit mon père.

Quelques silhouettes flottaient au hasard des rayonnages. Alchimistes des livres anciens, comme mon père, et magiciens, garants de secrets ignorés du monde.

Mon père m’a fixé avec intensité.

  • Chaque livre a l’âme de celui qui l’a écrit et de ceux qui l’ont lu. Ce temple des livres oubliés existe depuis très longtemps. Mon père m’y a emmené à ton âge. Lorsqu’un livre disparait, nous, les gardiens de ce lieu, faisons en sorte qu’il y parvienne. Il attend qu’un nouveau lecteur le découvre.

Il s’est arrêté un instant avant de reprendre :

  • Toi, Daniel, tu peux en adopter un. Choisis un livre pour qu’il reste en vie à jamais et t’accompagne.

J’ai déambulé dans le labyrinthe au hasard de ces orphelins en quête de parents. Perdu. Ne sachant lequel m’était destiné ou lequel m’avait choisi.  Soudain, je l’ai aperçu au bout d’un rayon avec sa reliure de cuir vieilli et ses lettres qui luisaient dans la pénombre. Il m’attendait. Je m’en suis approché et en ai lu le titre à voix basse : « L’ombre du vent » de Julian Carax.

Les mensonges des grands

Arthur est un petit garçon comme beaucoup d’autres. Il est très curieux et n’aime pas se coucher tôt, même s’il était fatigué. Il adore voir des films. Le soir, il n’a pas le droit de rester avec son papa et sa maman.

Parfois, il rejoint, dans sa chambre, Jessica, sa grande sœur de 15 ans. Ils regardent ensemble des films sur l’ordinateur, à l’insu de leurs parents. De temps en temps, ils s’inventent des aventures et ils jouent à espionner les adultes. Arthur est devenu très fort à ce jeu-là.

Un soir, alors qu’il n’arrive pas à s’endormir, il retrouve Jessica pour voir un film. A peine ont-ils commencé à le regarder que la sonnette à l’entrée tinte. Surprise, Jessica éteint l’ordinateur et tend l’oreille. Elle ouvre la porte de sa chambre tout doucement. Son frère se colle derrière elle.

  • C’est qui ?
  • Je ne sais pas.

Après un moment, Jessica referme la porte.

  • C’est la voisine d’en haut. Elle veut que papa aille chez elle.
  • Pourquoi ?
  • Je n’ai pas compris.

Jessica s’interrompt un instant, puis elle fait un clin d’œil à Arthur.

  • Ça te dirait qu’on les espionne ?

Content, Arthur frappe dans ses mains. Les deux complices rient. Ils enfilent leurs pantoufles. Au moment où ils entendent la porte d’entrée se refermer, ils sortent, sans se faire voir de leur mère qui regarde la télévision. Jessica laisse la porte d’entrée entrebâillée. Arthur glousse de plaisir.

La voisine, Mme Raman, habite tout en haut de l’immeuble. La sœur et le frère grimpent les marches sans faire de bruit. La porte de l’appartement est entrouverte. Jessica se faufile à l’intérieur, suivie d’Arthur. Ils entendent des éclats de voix dans la chambre à coucher. Ils se rapprochent et Jessica jette un coup d’œil dans la pièce.

Sur le lit, il y a un homme étendu, tout nu. Surprise, Jessica laisse échapper un rire nerveux. Son père, médecin, est en train de l’ausculter.

  • Il est mort, dit son père.

Jessica se retourne vers son frère. Elle est pâle.

  • Viens, on s’en va.
  • Qu’est-ce qu’il a dit ?
  • Rien.
  • Je veux voir, moi aussi.
  • Non, c’est pas possible.
  • Je veux voir, hurle encore Arthur qui échappe à sa sœur.

Il se précipite dans la chambre.

  • Qu’est-ce que vous faites là ? demande leur père, quand il voit ses enfants.
  • C’est ma faute, murmure Jessica.
  • Il a quoi le monsieur ? Pourquoi il est tout nu ?
  • Il est mort, murmure Jessica.
  • Mais non ! intervient vivement le papa. Il est juste un peu fatigué. Je vais le rhabiller et il se sentira mieux. Rentrez à la maison maintenant.

Jessica prend la main de son frère et l’entraîne.

Au moment où ils sortent de l’appartement, ils aperçoivent le mari de la voisine en bas de la cage d’escaliers.

  • Il faut que j’aille les avertir, chuchote Jessica.
  • Pourquoi ?
  • Parce que le Monsieur malade était tout nu sur le lit.
  • Je comprends pas.
  • Le Monsieur ne devait pas être là et le mari sera fâché.
  • Pourquoi ? Il ne l’aime pas ?
  • Je t’expliquerai plus tard.

Jessica retourne dans l’appartement, suivie d’Arthur. Son père et la voisine ont rhabillé l’homme. Ils sont en train de l’asseoir sur le divan, mais il tombe sans arrêt sur le côté. Ils essaient de le coincer entre des coussins.

  • Le mari de la voisine est dans l’escalier, intervient Jessica.

Alors que l’ami de la voisine s’incline lentement sur le côté, le papa d’Arthur le retient discrètement pour éviter qu’il tombe, tandis que le mari entre dans l’appartement. Il est surpris d’y trouver tant de monde.

  • J’étais chez moi, à discuter avec mon ami, médecin, ici présent, intervient le papa, quand votre femme m’a téléphoné. Elle n’était pas bien. Je me suis précipité pour l’ausculter. Votre femme s’est sentie mieux, mais mon confrère a fait un malaise. Pourriez-vous m’aider à le porter dans ma voiture ? Je vais l’accompagner à l’hôpital.

Arthur est stupéfait d’entendre son papa mentir. C’est vraiment étrange. Ses parents le grondent très fort, quand il dit des mensonges. Le monde des adultes est-il donc différent de celui des enfants ? Les mensonges des grands sont-ils moins importants que ceux des petits ? Le petit garçon ne peut s’empêcher de demander.

  • Pourquoi tu dis que le monsieur tout nu est ton ami ?

Le père d’Arthur devient tout blanc, tandis que l’homme sur le divan tombe lentement sur le côté. Jessica saisit son frère par la main et l’entraine hors de l’appartement.

  • Pourquoi papa a dit des mensonges ?
  • Le monde des adultes est plus compliqué que celui des enfants. Le Monsieur était le bon ami de la voisine. Son mari aurait été fâché s’il l’avait su.
  • Alors quand je serai grand je pourrai dire tous les mensonges que je veux ?
  • Non, mais parfois la vérité n’est pas toujours bonne à dire et fait plus de mal que les mensonges.