Incompatibles

Quand je l’ai vue (quand je dis. « vue », ce serait plutôt une vue de l’esprit) pour la première fois, j’ai pensé qu’elle était bizarre. Elle crachait ses paroles, comme si elles la dégoûtaient. Pour quelle raison maltraitait-elle pareillement tous ces mots ?

Je ne saurais dire ce qu’elle a raconté ce jour-là. Je ne me souviens que de ce chuintement désagréable. Quand elle a conclu son discours par : « Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? », je n’ai pu m’empêcher de lui répondre : « Moi non plus, je n’aime pas les gens qui crachent sur le trottoir. »

La deuxième fois, j’ai tout de suite reconnu son parfum qui l’avait précédée  (mon odorat,  lui, ne m’a jamais fait défaut). Elle sentait vraiment très bon. Je voulais absolument me faire pardonner. L’ami qui nous avait organisé cette rencontre m’avait dit qu’elle était formidable. Il savait que j’étais célibataire et que je rêvais d’amour.

J’ai suivi les effluves de son parfum et j’ai fini par la trouver cachée derrière un arbre de la maison de mon ami.

Je me suis maladroitement excusé lui expliquant que j’étais préoccupé. Ma mère venait de mourir, lui ai-je dit. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour la retenir.  Elle, Julie, a trouvé la raison valable. Elle a recommencé à parler. Je l’ai écoutée pendant deux longues minutes, puis, malgré tous mes efforts, je n’ai plus entendu que le chuintement de ses mots postillonnés.

Quand enfin elle s’est tue, j’ai poussé un soupir de soulagement qui ne lui a pas échappé. Elle n’a pas osé me demander ce que j’en pensais. On est restés face à face. Muets. Tout à coup, elle a ouvert son sac à main à la recherche d’un objet. Pendant un instant, j’ai divagué, pensé qu’elle m’en voulait et allait en sortir un pistolet.

Mais elle a dégainé son téléphone portable, sur lequel elle s’est mise à tapoter à une vitesse déconcertante. Puis elle a enclenché le lecteur oral automatique de l’appareil. La voix mécanique était plus agréable que celle de Julie.

« Je sais que ma voix est bizarre. C’est parce que je suis sourde. Je pensais qu’avec vous ce serait différent. Mais c’était stupide. Avec vous, cela ne pouvait être que pire. »

Elle est partie, sans que j’aie rien fait pour la rassurer. Mon ami croyait que nos handicaps respectifs nous rapprocheraient. En réalité, ils nous ont éloignés. Nous étions incompatibles.

2ème version

Quand ma fiancée m’a présenté sa meilleure amie, Julie, j’ai tout de suite pensé qu’elle était faite pour mon pote, François. Elle est jolie, intelligente, drôle et ne se prend pas au sérieux. Jolie, c’est pas trop important, parce qu’il est aveugle. Mais il est essentiel qu’une femme sente bon. Comme Julie. Cependant, elle a un défaut: sa voix. Julie est sourde de naissance et elle porte un appareil auditif. Du coup, elle parle bizarrement.

Pour surmonter cet écueil, je leur organise un rendez-vous près d’une cascade. Pour atténuer l’effet de sa voix. Curieux, je me cache derrière un rocher, pour voir si ma stratégie fonctionne.

Julie ouvre la bouche, dit à peine quelques mots que je vois mon François se raidir. C’est tout juste s’il ne se bouche pas les oreilles. C’est un fiasco. Quand elle lui demande : « qu’est-ce que vous en pensez » et qu’il répond : « Moi non plus je n’aime pas les gens qui crachent sur le trottoir », j’ai honte pour lui. Elle lui parlait de ses études de philosophie.

Quand je retrouve François un peu plus tard, il reconnaît l’échec de cette première rencontre.

– Je suis désolé, mais franchement, elle crachait ses phrases, comme si elles la dégoûtaient. Je n’ai pas réussi à l’écouter. Le pire, c’est cette cascade qui amplifiait tout.

Là, j’avais merdé… moi qui croyais que ça aiderait… Il n’ose pas me raconter les détails. Finalement, je lui avoue qu’elle est sourde. Quand il réalise sa méprise, il pâlit. C’est tout juste si je ne dois pas le retenir de tomber. Et moi qui en rajoute une couche :

– Fais un effort ! Elle est géniale.

Évidemment, il accepte de la revoir. Par contre, je suis moins sûr que Julie soit d’accord.

Elle a certes flashé sur François, mais ne veut plus en entendre parler. Ma fiancée finit par l’amadouer en lui racontant qu’il est sujet à des angoisses soudaines et qu’il s’enferme parfois dans son monde, en pensant à sa mère décédée, mais qu’il est vraiment génial.

Cette fois, le lieu de rencontre est le jardin de la maison de mes parents. Tranquille, sans bruit parasite.

Sauf qu’un rossignol se met à chanter quand Julie ouvre la bouche. L’horreur. Le contraste est trop fort. Caché derrière un arbre, un peu plus loin, je vois mon pote se contorsionner, tiraillé par l’envie d’entendre l’oiseau chanter et celui de se boucher les oreilles, à cause de Julie. Ils sont vraiment incompatibles.

Je songe à m’éclipser, quand Julie s’interrompt au milieu d’une phrase. Elle a dû, elle aussi, réaliser l’attitude de François. Je la vois fouiller dans son sac. J’imagine le pire. Un crime passionnel avant la passion. Elle va sortir un pistolet, je veux me précipiter pour protéger mon ami au péril de ma vie, quand je la vois dégainer son téléphone portable. Elle tape sur le clavier à toute vitesse. Est-ce qu’elle a compris que François est aveugle et ne pourra pas lire son message ? Quand elle a terminé, elle enclenche le lecteur vocal. Je dois admettre que la voix mécanique est nettement plus agréable que la sienne. « Je sais que ma voix est bizarre. Je pensais qu’avec vous ce serait différent. Mais c’était stupide. Cela ne pouvait être que pire. » Des larmes dégringolent silencieusement le long de ses joues. François ne dit rien. Elle s’apprête à partir, mais il la retient pas le bras. Il hume son parfum, avance sa main vers son visage, l’explore du bout des doigts, goûte ses larmes, puis dépose un baiser léger sur ses lèvres.

– J’inventerai pour vous un appareil qui rendra votre voix plus belle que celle du rossignol.

Elle sourit comme un arc-en-ciel à travers ses larmes. Je sais que François tiendra parole, car il est à la fois informaticien et musicien.

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