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L’étranger

Depuis que l’étranger est arrivé dans le village il y a trois semaines, la vie de Cléa a changé. Elle se souvient de sa venue à l’épicerie. Elle était de mauvaise humeur ce jour-là. Elle aurait préféré faire la grasse matinée et avoir de vraies vacances. Mais ses parents habitaient un petit village de montagne et ils avaient besoin de son aide pour tenir leur échoppe durant l’été.

L’homme était entré dans le magasin vers la fin de la matinée, comme n’importe quel autre touriste. Il avait posé des questions auxquelles elle n’avait pas répondu. De toute façon, ici, les étrangers n’étaient pas les bienvenus.  Les villageois s’en méfiaient. Tout ce qui venait du dehors était mauvais par définition. Elle n’avait donc pas besoin d’être aimable.

Et puis, au moment où elle lui rendait la monnaie, elle avait levé la tête et croisé son regard. Elle y avait vu l’été, la chaleur et le soleil. Elle s’était perdue dans le ciel serein de ses yeux limpides. Une douceur surprenante et agréable s’était mise à couler dans ses veines.

Une demi-heure plus tard, elle avait retrouvé l’inconnu assis sur un banc placé sous le grand tilleul de la place du village. Il était en train de terminer son pique-nique. Elle s’était cachée pour l’observer. Les autres villageois, eux aussi, l’espionnaient, dissimulés derrière les rideaux de leur fenêtre. Elle le savait.

Il était resté assis tout l’après-midi au même endroit. Avec son sac à dos posé à côté de lui. Parfois, il fermait les yeux, le visage tourné vers l’azur. A d’autres moments, il lisait un livre. Vers 16 heures, les enfants s’étaient retrouvés pour jouer au football. Les parents leur avaient recommandé de ne pas parler à l’inconnu. De temps à autre, l’étranger leur renvoyait la balle qui atterrissait près de lui. Le soir, il avait quitté le village, mais il était revenu le lendemain matin. Nul ne savait où il avait passé la nuit. Les enfants s’étaient approchés un peu plus de lui.

Le troisième jour, ils s’étaient mis à jouer au football avec lui. Puis quand ceux-ci s’étaient bien dépensés, l’homme leur avait raconté des légendes. Cléa avait fini par s’asseoir par terre avec les enfants pour écouter le conteur. Elle ressentait une véritable fascination à son égard. Peu à peu, d’autres adultes l’avaient rejointe et tous avaient fini par apprécier l’étranger. De temps à autre, les enfants partaient avec lui dans les collines environnantes pour apprendre le secret des plantes, des insectes et des animaux sauvages. Il leur enseignait à communiquer avec les bêtes et à se repérer dans la nature. L’atmosphère du village avait changé.

Comme chaque fin d’après-midi, Cléa écoute avec intérêt les histoires du conteur. Lorsqu’il a fini, elle rentre chez elle en sautillant, comme une enfant. Le cœur en fête. Elle mange avec ses parents, discute avec eux, ce qui lui arrive rarement depuis qu’elle étudie à l’université. Elle s’apprête à se coucher, quand on tambourine à la porte d’entrée. Ses parents vont ouvrir. Elle les entend discuter.

— Cléa, viens, hurle sa mère. Les enfants d’Elodie ont disparu.

La jeune fille descend, enfile sa veste et rejoint les nombreux villageois qui sont rassemblés sur la place. Tous sont équipés de lampes de poche. Ils fouillent le village d’abord, puis étendent leurs recherches aux collines environnantes. Ils crient à intervalles réguliers les prénoms des enfants. En vain.

Elodie, la maman des enfants perdus, s’inquiète, imagine le pire. Malgré elle, elle songe à l’étranger. Il a disparu, comme chaque soir. Mais va-t-il revenir ? Après tout, personne ne sait qui il est véritablement.

Les villageois cherchent le frère et la sœur jusqu’à tard dans la nuit. A l’aube, quand ils reprennent leurs recherches, ils pensent tous la même chose, sans oser le dire à haute voix. Même Cléa. Ils se retrouvent sur la place, en milieu de matinée, pour faire le point, quand l’étranger réapparaît. Elodie se précipite sur lui.

— C’est vous qui les avez enlevés. Qu’est-ce que vous en avez fait ?

La mère, hystérique, se met à frapper l’homme de ses poings. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il tente de l’apaiser d’un geste, il veut lui parler, mais la colère de la femme est telle, qu’il renonce. Il lui tourne le dos prêt à s’en aller.

— Tu crois qu’on va te laisser partir comme ça, vocifère un villageois.

« Pourquoi tu ne leur réponds pas ? se demande Cléa. Est-ce que c’est vraiment toi ? » Menaçante, la populace s’approche de lui et l’encercle, lui ôtant toute possibilité de s’enfuir. La jeune fille, en retrait, des larmes dans les yeux, crie à la foule de s’arrêter. Personne ne l’entend.

Un habitant saisit l’homme par le col de son polo, le secoue puis le jette à terre. Il se met à le rouer de coups de pieds. Tous s’y mettent. L’homme tente de se protéger la tête avec ses mains. Il est redevenu l’inconnu qu’il était, quand il est arrivé trois semaines plus tôt. Il ne se défend pas. Il attend la fin.

Elodie est la première à apercevoir ses enfants qui surgissent du bout de la rue. La fillette porte son petit frère sur son dos. L’un de ses pieds sans chaussure est entouré d’un bandage de fortune créé avec la chemise de la jeune fille. Son visage est égratigné. La mère se précipite vers eux. Prend son fils dans ses bras.

– Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

– On voulait prendre un raccourci pour rentrer et on s’est perdu. Et puis, Christian est tombé dans un trou et s’est fait mal au pied.

Les villageois relèvent l’homme. En sang. Gênés, ils s’excusent maladroitement. Veulent l’inviter pour se faire pardonner. Mais Cléa sait qu’il ne peut pas rester. Pour les siens, il sera toujours un étranger, un coupable. Elle s’approche de lui pour le soigner. Quand elle a terminé, l’inconnu lui adresse un dernier sourire avant de s’éloigner pour toujours.

Hiver meurtrier

Je l’ai tuée. Je ne pouvais pas la laisser me faire ça.

Quand j’ai reçu l’appel de Saturnin il y a quelques jours, j’ai été surpris. Ça faisait un bail. Saturnin, c’est mon contact à la police et c’est aussi mon pote. Moi, je suis journaliste à la rubrique locale de mon canard. Un fait divers marrant pour moi qu’il m’a dit. Enfin, marrant… Pas tellement. Deux vieilles qui ont été retrouvées mortes par le mari d’une des deux. J’avais pas trop envie de sortir. Il y avait un vent à décorner les bœufs et ça caillait. Mais ça faisait un moment que je n’avais pas trouvé de sujet original. Alors, j’ai sauté dans ma voiture.  C’était à 10 kilomètres de la rédaction. Dans une ferme un peu paumée.

Sur place, il y avait trois flics, dont mon pote qui est le chef. Le toubib était déjà parti.

Pour lui, tout était clair. La première femme, Raymonde, morte de plusieurs piqûres d’abeille. Elle était allergique. J’ai trouvé bizarre de se faire piquer par des abeilles en plein hiver. La deuxième, Agathe, crise cardiaque, quand elle a vu sa copine mourir. Les deux corps avaient été déjà évacués. Dans le salon, il y avait, debout dans un coin, le mari et le fils d’Agathe, Au pied du divan, un chien qui gémissait. Sur la table, une théière, deux tasses, des biscuits et des dattes. Saturnin s’approcha de moi.

— Qu’est-ce que tu en penses, Victor ?

— Qu’il faudrait faire soigner ce chien. Il a pas l’air bien.

— Votre clebs, c’est normal qu’il soit comme ça ? a demandé Saturnin au mari.

Philippe Tardi, le visage fermé, s’est approché puis agenouillé près du chien.

—Il a dû manger un truc qui passe pas.

C’est sa réflexion qui m’a mis la puce à l’oreille. Et si ce qui avait l’air d’un malheureux concours de circonstances n’en était pas un ? Quand un des agents a voulu boulotter un biscuit, mon pote l’en a empêché. Apparemment, il pensait comme moi.

Pour le cabot, c’était trop tard. Il a fini comme Agathe.

On s’est regardés, Saturnin et moi. Tout devenait soudain suspect. De coïncidences surprenantes, on passait à soupçon d’homicide. Et de veuf éploré, le mari devenait suspect. Le fils aussi.

— Il faudrait faire analyser ce qu’il y a sur la table, qu’il a dit à ses agents.

Évidemment, Saturnin a commencé par interroger le mari et le fils. Histoire de voir ce qu’ils avaient dans le ventre. Les questions habituelles, quoi. Philippe Tardi laissait entendre qu’il avait une vie de rêve à la campagne avec son fils Léonard. Il était viticulteur. A la ferme, il n’y avait qu’une employée de maison. Le fils vivait là. Il était apiculteur et possédait une dizaine de ruches. Quand Saturnin lui a demandé pour les abeilles, il a dit qu’elles ne quittaient pas les ruches. Trop froid.

— Et comment ça se fait que, comment elle s’appelle déjà, l’autre femme… ?

— Raymonde ?

— Oui, c’est ça. Comment ça se fait qu’elle se soit fait piquer ?

— Je ne sais pas.

Raymonde était une amie d’Agathe. Elle l’avait rencontrée, quand elles étaient étudiantes. Puis elles s’étaient perdues de vue. La première avait terminé ses études et avait fait carrière. La seconde s’était mariée et était restée femme au foyer. Elles se sont retrouvées un an auparavant, par hasard.

Je les ai observés, le père et le fils, pendant l’interrogatoire. Ils avaient l’air mal à l’aise. Ils cachaient quelque chose. Leur vie idéale ne l’était peut-être pas tant que ça. Quand on a interrogé l’employée de maison, on en a eu la confirmation.

— Madame et Monsieur ont toujours été bien avec moi. De temps en temps, ils se disputaient. Comme tout le monde. Et le fils? Toujours poli.

— Ces derniers temps, vous n’avez rien remarqué de différent ? a demandé Saturnin.

— Je sais pas… Un jour, Madame a donné une gifle à Monsieur. C’était la première fois.

— Vous savez pourquoi ils se disputaient ?

— Non, j’écoute pas.

J’ai trouvé le moyen de la tuer, sans me faire prendre.

On a attendu deux jours pour l’analyse du goûter. C’était les dattes qui étaient empoisonnées. Évidemment, on en a déduit que le mari était coupable. Saturnin est retourné l’interroger. Tardi a admis les disputes, mais il a juré – croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer – qu’il l’avait pas tuée. Il a dit qu’elle était jalouse, parce qu’il discutait avec sa copine, Raymonde.

— Vous étiez amants ? a demandé mon pote.

Il n’a rien répondu. Mais c’était clair. Il avait l’occasion et le mobile. Sa femme avait tout deviné et lui, il voulait changer d’air. Pas de bol, sa maîtresse meurt, piquée par une abeille. Il n’a pas pu profiter de son crime. Fin de l’histoire. Saturnin l’a embarqué. Il l’a encore cuisiné quelques jours, mais le bougre n’a rien avoué.

J’ai quand-même commencé à écrire mon article. Sans conviction. J’étais encore loin de l’avoir terminé quand Saturnin m’a appelé.

— C’est pas lui qui l’a tuée.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Les dattes. Elles ne viennent pas d’un super-marché standard, mais d’un petit magasin bio en ville. Et, il n’y est jamais allé. C’est la propriétaire qui m’a dit. Elle connait tous ses clients. Par contre, quand je lui ai montré la photo de Raymonde, elle l’a tout de suite reconnue. C’était une cliente régulière.

— Ce serait elle la coupable ?

— Peut-être. Mais on n’en sait rien. Probable qu’elle a toujours été amoureuse de lui. On a fouillé son appartement et on a rien trouvé. Aucune preuve.

— Après tout c’est pas important. De toute manière, Raymonde ne sera jamais jugée… »

Elle m’a dit qu’elle était allergique aux piqûres abeilles. C’était simple. Il m’a suffi d’en transporter quelques-unes à l’intérieur. Elles ont fait le travail. Je ne pouvais pas prévoir que Raymonde avait eu la même idée que moi. Elle a choisi le poison. Pas très subtil. C’est elle qui a laissé tomber Philippe il y a 45 ans. Je me demande bien pourquoi, si c’était pour me le reprendre. Elle ne pouvait pas m’en vouloir de l’avoir épousé. Au lieu de finir ma vie avec mon mari, je vais souffrir l’enfer éternel en compagnie de cette voleuse d’homme.

Les lavandières de la nuit

— Alors, ta randonnée en solitaire ? demande Philippe.

Jérémie, troublé, tourne le dos à son ami et se dirige vers le buffet. En passant devant la fenêtre, il croit apercevoir une ombre à l’extérieur, qui disparait aussitôt. Le jeune homme frissonne. Aujourd’hui, c’est le jour de la remise des diplômes. Il devrait se sentir heureux. Le hall de l’université bruisse des multiples conversations estudiantines. Les parents viennent de partir et les étudiants se retrouvent entre eux, pour fêter. Philippe rattrape son ami.

— Raconte.

Jérémie prend un sandwich. Une heure avant, il avait voulu intéresser son ami en lui laissant entendre qu’il avait vécu quelque chose d’exceptionnel durant son voyage. Mais à présent, la nuit qui tombe l’oppresse. Il aimerait mieux s’amuser et ne pas y penser.

« C’était rien de spécial. »

Au moment, où il prononce ces mots, il revoit la silhouette derrière la vitre.

« Qu’est-ce que tu as, vieux ? Tu es bizarre. »

Jérémie ne répond pas. Il jette encore un coup d’œil par la fenêtre. Il n’y a plus personne.

« Allons prendre l’air. Ça te fera du bien. »

Les deux étudiants enfilent leur manteau et sortent.

Ils marchent un moment sans parler. Une fois arrivé au bord du lac, ils s’assoient sur banc. Le soleil vient de se coucher et laisse des traînées rougeâtres dans le ciel. Une légère brume flotte au-dessus de l’étendue d’eau. Angoissé, Jérémie hésite un instant, puis se lance.

« Quand je suis parti de Castellane, le temps était magnifique. J’avançais facilement, j’étais enthousiaste. L’air pur, le soleil, la beauté du paysage… En milieu d’après-midi, le ciel s’est obscurci brusquement. Il s’est mis à pleuvoir des trombes. Des éclairs tombaient tout autour de moi. J’ai quitté le chemin que je suivais sur la crête, pour me mettre à l’abri au milieu des rochers. Quand l’orage s’est arrêté, j’étais perdu. Je n’avais plus de réseau. J’ai marché au hasard jusqu’au soir. J’étais fatigué et mes habits étaient humides. J’allais dresser ma tente, quand j’ai aperçu un village à une centaine de mètres au-dessus de moi. Je rêvais d’un bon lit et d’un verre de limonade.

Il n’y avait que quelques maisons. Pas de route. Juste un chemin de terre semé de détritus. J’avais l’impression d’atterrir en plein Moyen Âge. J’ai croisé une femme qui travaillait dans un jardin potager. Je lui ai demandé s’il y avait un endroit où je pourrais manger et dormir.  Sans rien dire, elle a désigné une maison un peu plus loin.

C’était une sorte de café avec une table ronde et rouillée qui trônait devant l’entrée. Je suis entré. Il faisait sombre. Derrière le comptoir, il y avait un gars avec une barbe grise et sale et, dans la salle, deux hommes, assis devant des pichets de bière brune. Ils me regardaient. Pas vraiment sympas. J’ai demandé une limonade, mais il n’en avait pas. J’ai grignoté un bout de pain sec et bu un verre de vin rouge. Une véritable piquette. J’ai essayé d’engager la conversation. Rien à faire. Il m’a même pas dit où j’étais. Juste que je pouvais dormir dans la grange à côté.

A un moment donné, les deux autres clients se sont levés brusquement et sont partis, comme s’ils étaient pressés. Le vieux du bar, affolé, m’a emmené dans mon palace rempli de foin.

Juste avant de me laisser, il m’a dit :

— Feriez mieux de pas sortir cette nuit… »

J’ai voulu lui poser des questions, mais il est rentré se barricader. J’étais fatigué, mais j’ai eu un peu de mal à m’endormir. A trois heures du matin, j’ai été réveillé par des coups qui venaient de la rue et des voix de femmes qui chantaient. Curieux, je me suis levé et j’ai entrouvert la porte de la grange, mais il n’y avait personne. La lune était pleine. J’ai enfilé mes chaussures et ma veste et je suis sorti. Au bout du chemin, j’ai trouvé les femmes autour d’une fontaine. Elles étaient cinq, d’un âge certain. Elles portaient de longues robes blanches et lavaient des draps en les frappant avec des sortes de battes de baseball. Je les ai saluées. Elles ont arrêté de chanter et m’ont fixé d’un air qui m’a mis mal à l’aise. J’allais repartir quand une vieille m’a saisi le bras et m’a dit :

— Pourriez pas m’aider à essorer le linge ?

Elle avait une sacrée poigne. J’ai pris le bout de drap qu’elle me tendait. Elle s’est remise à fredonner, avec les autres. Des paroles que je ne comprenais pas. Alors que je tordais les draps avec la vieille, j’ai commencé à me sentir oppressé. Tout mon corps me faisait mal. J’ai fini par lâcher les draps. Ils se sont dressés face à moi, comme s’ils avaient pris vie.  Ils se sont enroulés autour de mon corps, en m’écrasant peu à peu. Je n’arrivais pas à m’en débarrasser. J’ai essayé de crier. Aucun son ne sortait. Les sorcières continuaient à chanter. Je n’arrivais plus à respirer. Je suis tombé par terre.

Au moment où je me voyais mourir, une petite fille, revêtue d’une robe blanche, a surgi de la fontaine. Toute droite. Dégoulinante. Comme si elle était tirée par un fil invisible accroché au sommet de son crâne. Elle est restée un instant en lévitation au-dessus du bassin, puis elle a glissé vers moi sans toucher le sol. En l’apercevant, les autres femmes ont eu un mouvement de recul. Elles avaient l’air surpris, même effrayé. Les draps se sont légèrement desserrés. La fille est venue vers moi et m’a chuchoté à l’oreille : « Elles m’ont tuée. Promets de m’épouser et je te sauverai. Pour toi, je ressusciterai ». J’ai promis. J’aurais dit oui à n’importe quoi, pour vivre. Les draps sont tombés. Et la fillette m’a crié : « Cours dans le champ labouré. Elles ne pourront pas t’y suivre. Je te retrouverai. N’aie crainte… ». Je me suis enfui, en laissant tout derrière moi. »

Jérémie se tait. Philippe éclate de rire, puis l’applaudit.

– Alors là, tu as fait fort. J’y ai presque cru à ton histoire. Je ne te connaissais pas un tel don de conteur.

Les traits tirés, Jérémie tente un sourire, puis se lève. Dans le bosquet d’arbres, juste derrière son ami, il aperçoit la silhouette de l’enfant. Son regard vide le fixe avec insistance.

Commentaire

Cette nouvelle est basée sur la légende du même nom, à savoir les lavandières de la nuit. J’ai fait toute une recherche sur les différentes versions de cette légende. Il s’agit toujours de femmes que des hommes rencontrent au milieu de la nuit, alors qu’elles lavent du linge dans une fontaine. Elles leur demandent de les aider à tordre le linge et lorsqu’ils le font, elles les brisent et les tuent. Dans certaines des versions, ce sont des mères infanticides qui sont condamnées à laver éternellement le drap ensanglanté qui a enveloppé l’enfant tué.

J’ai bien sûr imaginé l’histoire de l’étudiant. J’ai rajouté également l’apparition de l’enfant qui surgit de la fontaine et qui le sauve des méchantes vieilles lavandières.

L’ombre de mon ombre

J’ai décidé d’écrire pour témoigner de ce qui m’arrive. Mes idées ne sont pas très claires. Je dois faire un effort pour me concentrer. Je me suis précipitée dans des escaliers qui descendaient de la rue vers l’obscurité. Dans une sorte de cave. Pour lui échapper. Il n’y a que la lumière de mon ordinateur portable. Rien d’autre.

J’ai la nausée. Mes mains tremblent. Écrire avant qu’il ne soit trop tard. Je veux laisser une trace. Pour mes enfants. Pour mon mari. Il ne me reste pas beaucoup de temps, avant qu’elle me retrouve.

Tout a commencé il y a un mois… un siècle. Je n’ai pas remarqué tout de suite ce qui se passait. C’est venu progressivement. Elle était différente, mais j’avais de la peine à savoir en quoi. J’ai commencé à prendre conscience qu’elle changeait un jour où il faisait particulièrement beau. Le printemps irradiait d’arbres en fleurs et de soleil.

Je marchais dans la rue et je me sentais particulièrement heureuse. Je venais d’être embauchée comme graphiste dans une organisation internationale de protection des animaux. J’étais ravie. D’abord, j’avais réussi à me réintégrer dans le monde du travail, ce qui n’était pas une mince affaire après des années de pratique en tant qu’indépendante. Ensuite, je pouvais continuer à exercer un métier que j’aimais et enfin, j’étais heureuse de travailler dans un organisme tel que celui-là. Mes enfants venaient de quitter le nid familial et avaient trouvé leur voie, tant professionnelle que sentimentale. Mon mari n’était certes pas très présent, mais lorsqu’il était là, nous passions des moments agréables. Ma vie était parfaitement réglée et aucun nuage à l’horizon ne se profilait. J’étais bien dans ma peau, j’avais trouvé mon équilibre.

 Ce jour-là, j’étais donc au sommet de ma forme physique et psychique. Sans doute est-ce pour cela que je ne me suis pas inquiétée tout de suite.

J’entends du bruit. Comme un souffle. Je crois qu’elle m’a retrouvée. J’ai de plus en plus de peine. Elle aspire mon être, mes forces, mon âme.

Ce matin-là, elle me suivait comme d’habitude, à gauche ou à droite, devant ou derrière selon les moments. Alors qu’elle était devant moi, elle a rosi soudainement. Juste une fraction de seconde. J’ai pensé qu’il s’agissait du reflet du soleil dans une vitre. Les jours suivants, plusieurs taches de couleur éphémères sont apparues.

Après une semaine d’instabilité, elles sont restées imprimées en permanence.  Plus les jours passaient, plus elles étaient nombreuses et chatoyantes, presque phosphorescentes. Mon ombre – mais peut-on encore appeler « ombre » ce qui est coloré ? – mon ombre a quitté sa teinte grise. Quand par hasard quelqu’un posait son regard sur elle, celle-ci se recouvrait instantanément d’un voile grisâtre. Mes amis et ma famille avaient eux aussi constaté un changement, mais il suffisait qu’ils cherchent à la fixer pour qu’elle cache son habit coloré. De nature plutôt joyeuse et créative, j’aimais cette ombre multicolore.

Un coup d’œil en haut des escaliers. C’est elle, j’en suis sûre. Elle m’attend. Ma nausée empire. Me concentrer.

J’ai commencé à perdre l’appétit. Je me sentais moins bien, mais je cherchais à me cacher que j’allais mal. J’ai pris conscience de la gravité de mon état, le jour où une de mes amies, que je voyais rarement, s’est inquiétée de ma pâleur. Malgré le soleil, ma peau était devenue de plus en plus blanche, au fur et à mesure que mon ombre se colorait.

Mon mari et mes enfants m’ont poussée à aller chez le médecin. Il m’a fait une prise de sang et m’a prescrit des vitamines et du fer. Mes résultats sanguins étaient excellents. La médecine n’y comprenait rien. J’étais déprimée, parait-il. Un peu de soleil, du repos et quelques calmants suffiraient à me remettre d’aplomb. Personne, pas même moi, n’a fait le lien avec mon ombre.

Tout s’est accéléré. Non contente d’être multicolore, elle s’est mise dans l’idée de grandir. Insensiblement. Je n’étais plus si contente de sa compagnie. Je me sentais de moins en moins bien et j’étais inquiète de mon état de santé. Ce d’autant qu’aucun spécialiste ne trouvait ce que j’avais. Mon mari tentait de me rassurer, mais je le sentais aussi soucieux.  Peut-être même davantage que moi. Il a annulé plusieurs de ses voyages pour rester près de moi.

Ce matin, quand je me suis levée, je me suis sentie vaciller. Ma tête tournait.  Mes mains tremblaient ou plutôt elles étaient instables. Par intermittence. Instables. Comme mon esprit. Lucide par intermittence.

Je suis épuisée par tout cet effort. Comme pixellisée. Mon corps, mon esprit, instables comme les taches de couleur l’étaient au début.

J’ai réussi à sortir du lit. J’ai essayé d’ignorer ce malaise. Je voulais aller travailler. Faire comme si de rien n’était. Comme tous les jours. Je ne savais pas encore.

En plein soleil. Je l’ai vue, ma belle ombre multicolore, se dresser contre moi. Se déformer. Me chuchoter des mots pixellisés que je ne comprenais pas. Elle m’a enserrée. Elle a ri. M’a enlacée, emmenée dans une danse infernale. J’ai pâli. J’ai blanchi. Froide comme la neige. Pixel. Instabilité. Elle a souri. Souri méchamment. C’est à ce moment-là que j’ai compris.

Elle prend ma place, elle dévore mes couleurs et mon être entier.

Comment est-ce possible ? Mon mari va-t-il s’apercevoir que je ne suis plus là ? Que je suis l’ombre de mon ombre ? Va-t-il trouver l’ordinateur ?

J’ai réussi à lui échapper. Profité de sa dernière once d’instabilité. Je me suis précipitée dans les escaliers. Depuis la rue. Vers l’obscurité.

Elle m’attend. En haut. Elle m’aspire. Aspire ma substance, ma mémoire. Je vais laisser l’ordinateur allumé sur les marches. On est liée. Instable. Pixellisée. Je suis. Bientôt, j’étais. Elle m’appelle. Je ne peux pas faire autrement. Elle est en haut des escaliers. Dressée. Sûre d’elle. Et moi. Mon corps. Instable. Se délite. Le gris de l’intérieur. Froid. Pix.e.l.l.i.s.é.e. Dévorées m.e.s c.o.u.l.e.u.r.s. 2 d.i.m.e.n.s.i.o.n.s. P.l.a.t.e.

 

Danse avec la nuit

Quand son ordinateur s’éteint, Marine pousse un juron qu’une bonne partie des habitants de son immeuble entend. Mais la jeune femme n’en a cure. Après tout, elle doit bien subir des chansons de Noël à longueur de journée. Elle n’a pas remarqué que son portable n’était pas branché. Il est cinq heures du soir, il fait déjà nuit. Elle a l’habitude de travailler dans la pénombre et n’a pas encore allumé la lumière. Elle appuie sur le bouton de sa lampe de bureau… Rien ne se produit. Elle ne peut retenir un nouveau juron. Plus aucun appareil électrique ne fonctionne. La tuile. Pourquoi faut-il que cela se passe aujourd’hui ? Elle est à la veille de réaliser son rêve : diriger le département pour lequel elle s’est donnée corps et âme. Si elle n’envoie pas son rapport d’ici une heure, elle peut faire une croix sur la promotion tant convoitée.

Elle jette un coup d’œil dehors. La panne n’a pas l’air générale. Inutile de chercher une bougie pour s’éclairer. Elle n’en a pas. Trop romantique pour elle. Elle cherche à tâtons son sac à main, posé sur le sol à côté de son bureau, se saisit de son téléphone portable pour appeler sa secrétaire, Betty. Car si Marine est une cadre brillante remplie d’idées, elle n’est dotée d’aucun sens pratique.

Elle compose le numéro. Aucune tonalité. Comment est-ce possible ? La panne d’électricité a-t-elle également touché son smartphone ? Non, évidemment. Quelle sotte je fais. Désemparée, la jeune cadre ne voit plus qu’une solution. Sortir de chez elle et retourner au bureau. Elle qui en était partie pour travailler plus efficacement… Heureusement, elle n’en a que pour un quart d’heure à pied.

Une fois l’ordinateur portable dans sa sacoche, elle se précipite vers la porte de son appartement, enfile son manteau et ses bottes fourrées.  Une écharpe autour du cou. Machinalement, elle se tourne vers le miroir en pied placé à l’entrée. Elle n’y distingue qu’une vague silhouette. Genre fantôme. D’habitude, elle se maquille juste avant de partir. Un fard à paupières et du mascara pour mettre en valeur ses yeux noisette, et un peu de rouge à lèvres. Tant pis pour les retouches.

La rue en bas de chez elle est bordée de cabanes aux guirlandes illuminées. Les gens se pressent, espérant trouver là leurs derniers cadeaux. Marine, elle, achète tout en ligne. Elle ne comprend pas ce besoin de voir et de toucher les objets. Elle étouffe dans cette foule, bouscule ceux qui l’empêchent d’avancer. Qu’est-ce qui m’a pris d’habiter au centre-ville ?

Elle jette, malgré elle, un coup d’œil vers les petits chalets, en repère un qui vend des bougies. Étonnamment, celui-là n’est pas pris d’assaut. Elle s’en approche. Il faudra que j’en achète au retour. Elle s’apprête à repartir quand le vendeur l’aborde. Marine sursaute.

  • Elles sont toutes fabriquées à la main.

Qu’est-ce que cela peut me faire ?

  • J’ai juste besoin de bougies pour m’éclairer. Le reste ça m’est égal, ne peut s’empêcher de rétorquer sèchement Marine.

La jeune femme lève ses prunelles assassines sur l’homme. Mais quand elle croise son regard vert clair et limpide au milieu de son visage cabossé, elle se sent brutalement chavirer. L’impression de plonger dans un océan d’incertitude. Le cœur secoué par une lame de fond. Pendant un instant d’éternité, elle ne parvient pas à se mouvoir. Ses jambes flagellent. Une onde de chaleur la parcourt, tandis que son visage rougit sous la force de ce tsunami. Un souvenir lointain se superpose à la réalité. Premier amour d’enfance. Elle a dix ans. Il en a treize. Ils s’aiment d’un amour éternel. Il veut l’impressionner. Debout sur sa planche à voile, la tempête le projette contre les rochers. Déchiré de partout, son bel amour. Elle revoit son visage métamorphosé, plaies géantes. Pourquoi m’a-t-il rejetée ? Elle l’aimait avec toutes ses cicatrices.

C’est elle, songe-t-il.  Il esquisse un mouvement vers Marine.

Qu’est-ce qui me prend ? Cela ne peut pas être lui. Il habite à l’autre bout du monde.  Elle arrive au bureau. Betty est toujours là.

  • Mon portable et l’électricité chez moi ne fonctionnent plus, murmure mécaniquement Marine qui s’assied en face de Betty.
  • Bonjour Marine. Merci, je vais bien. Je fais des heures supplémentaires la veille de Noël, mais c’est pas grave.

Comme sa patronne ne réagit pas, Betty s’inquiète. Elle hésite à poser des questions, puis renonce.

« Êtes-vous sûre d’avoir payé la facture ?

  • Évidemment, vous me prenez pour qui ? »

Betty sourit. Justement, elle la connaît bien.

« Il y a peut-être une ou deux factures sur mon bureau à la maison… je n’ouvre pas tous mes courriers. Vous croyez vraiment ?

  • Cela ne m’étonnerait pas.
  • Et l’électricité ?
  • Dans la même pile de lettres.
  • Et comme c’est Noël demain… même si je paie maintenant…
  • Pas d’électricité ni téléphone. Vous serez forcée de vous éclairer aux bougies. »

Quand Marine ressort de son bureau un quart d’heure plus tard, la foule est encore plus dense. Comme un seul et gigantesque corps aux membres tentaculaires. La jeune femme n’a pas la force de lutter contre le mouvement. Ils avancent tous ensemble, pressés les uns contre les autres. Marine surprend ses propres mains qui se baladent sur ses voisins. Perdue dans ses souvenirs. Son être s’embrase. Elle déboutonne le haut de son manteau, effleure le bout de ses seins dressés à travers son pull. Cela fait si longtemps que plus personne ne l’a pas touchée. Puis soudain, son regard s’accroche à celui du vendeur de bougies vers qui la foule la dépose. C’est lui.

  • Est-ce que vous voulez danser avec moi ?

Elle ne répond pas. Se souvient de son premier slow, de sa première boum. L’homme sort de la cabane, l’enlace et la fait tourbillonner dans les airs au rythme des chants de Noël diffusés par les haut-parleurs de la place. C’est lui. Plus rien n’existe que cette danse étrange surfant sur l’océan de ses souvenirs et de son amour éternel.

Le bonnet rouge

Aujourd’hui, c’est décidé, Elodie va nettoyer le hangar caché dans les broussailles au fond du jardin. Elle ne connait pas le bâtiment et elle peine à en trouver l’entrée. Devant les panneaux coulissants, un cadenas brisé git sur le sol. La jeune femme déroule la chaîne reliées aux poignées et fait glisser les portes sur leurs rails.

C’est à ce moment, qu’elle les aperçoit. Agglutinés au fond de la bâtisse, avec leurs grands yeux tristes et leurs sourires remplis d’espoir. Les rayons de soleil les éclaboussent de leur lumière. Elodie, choquée, esquisse un mouvement de recul. Ils sont plus d’une cinquantaine. La jeune femme se demande depuis combien de temps ils attendent d’être libérés. Elle s’approche d’eux pour évaluer leur état. Mais pas trop. Ne pas leur faire peur. Ils semblent se porter plutôt bien. Puis elle recule en direction de la porte qu’elle referme, en prenant soin de remettre la chaîne. Qu’est-ce qu’ils font là ? Pourquoi sont-ils si nombreux ?

Elodie retourne à la maison se préparer un café. Doit-elle appeler la police ? Se renseigner auprès des voisins ? Sans doute, connaissaient-ils le défunt, précédent propriétaire du hangar. Le sien à présent.

C’est un notaire d’Alençon en Normandie qui l’a contactée, trois semaines plus tôt, pour l’informer qu’elle avait hérité d’une propriété à Saint-Germain-du-Corbéis. Elle ne connaissait ni le lieu ni le défunt. Elodie était arrivée la veille, ravie de cette manne qui lui était tombée du ciel. Célibataire de bientôt 40 ans, elle rêvait d’une vie à la campagne, de quitter Paris où elle avait toujours habité. La maison n’était pas grande, mais bien entretenue. Le notaire lui avait parlé du hangar à la lisière de la forêt. « Il n’est plus utilisé depuis longtemps. »

Une fois son petit noir avalé, l’héritière sonne à la porte des voisins les plus proches. Une femme, plus ou moins du même âge qu’elle, la fait entrer.

  • Vous voulez un café ?

L’héritière n’ose pas refuser. La voisine s’appelle Elisabeth. Elodie oriente la conversation vers son parent lointain et lui raconte sa découverte. Le hangar mangé par le lierre et les broussailles. Le cadenas brisé. Et les petits bonshommes agglutinés au fond du bâtiment. Elisabeth éclate de rire.

  • C’est certainement un coup du FLNJ.
  • Le FLNC ?

Elodie ne voit pas ce que les Corses ont à faire avec cette histoire.

  • Non ! Le FLNJ. Le Front de libération des nains de jardins.

Voyant l’air interloqué de la jeune héritière, elle poursuit :

  • Le FLNJ a été créé en 1996 à Alençon par une bande d’étudiants durant leurs vacances d’été. Comme ils s’ennuyaient, ils se sont mis à voler des nains dans les jardins. Ils les maquillaient, puis prétendaient les libérer dans la forêt. Ils leur construisaient une petite cabane et leur laissaient de quoi manger. Ils revendiquaient leurs actes au nom du FLNJ.
  • Comme s’ils étaient vivants ?
  • Oui. Cette affaire a pris une ampleur inattendue. Un journaliste d’un média local a écrit un article à leur sujet. Le lendemain, les médias du monde entier reprenaient la nouvelle. Dans toute la France et dans de nombreux autres pays, des groupes se sont constitués sous l’égide du « commando ». Je vous conseille…

Elisabeth s’interrompt à l’arrivée de son garçon. Elodie prend congé en promettant de revenir.

Le récit surprenant de la mère de famille n’explique cependant pas tout. Est-ce que ce FLNJ était à même de stocker toutes ces figurines à l’insu de l’aïeul ? Était-il possible que ces nains soient restés cachés là jusqu’en 2011, sans que personne n’en sache rien ? Était-ce le défunt, au contraire, qui était le propriétaire de ces nains ?

Elodie lit les articles parus à l’époque. Elle découvre l’émotion des propriétaires de nains, qui considèrent parfois ceux-ci comme de véritables personnalités. Puis elle retourne voir les petits hommes en espérant qu’ils lui confient leurs secrets. Elle se surprend à leur parler, à leur poser des questions. Mais ils restent muets. Quand elle repart, au moment où elle fait glisser les portes sur leurs rails, Elodie perçoit un mouvement dans la pénombre. Infime. Puis plus rien. Elle décide de se rendre au commissariat le lendemain. Toute la nuit, elle fait des cauchemars. Des nains l’assaillent, et Blanche-Neige, leur égérie, ne cesse de lui chuchoter « libérez-nous ».

Le commissaire émet la même hypothèse qu’Elisabeth, bien qu’aucun vol de nains n’ait été annoncé depuis 2008. Il envoie un gendarme en prendre possession. Lorsqu’elle voit partir les drôles de bonshommes, Elodie sent peser sur elle leurs regards chargés de reproches. La nuit suivante, le cauchemar de la veille revient. Plus intense. « Pourquoi nous as-tu livrés à la police ? » Elle tente de les repousser. « Vous n’êtes pas vivants ». Ils insistent, la touchent, la supplient de les libérer.

A l’aube, le sommeil la fuyant, Elodie retourne dans le hangar pour exorciser ces rêves désagréables. Quand elle aura tout nettoyé, elle ne fera plus de cauchemar. Les nains ont tous été embarqués par la police. C’est certain. Ce n’était qu’un mauvais rêve. Elle commence à balayer le sol, lorsqu’elle perçoit une présence derrière elle. Comme la veille. Est-ce qu’elle devient folle ? Elle se cramponne à son balai. « Ce n’est qu’une illusion. » Mais quand elle entend une petite toux derrière un fagot de bois, elle comprend qu’ils ne la lâcheront pas. Elle s’approche. Ils sont sept avec leurs bonnets rouges enfoncés sur la tête. Ils la regardent, attendent un geste de sa part. Il leur manque une Blanche-Neige.

***

« La police d’Alençon dans l’Orne enquête sur la découverte par une femme de 71 nains de jardin et deux Blanche-Neige dans un hangar désaffecté dont elle a hérité… »

Le commissaire repose le journal. Quelques mois sont passés depuis la parution de cet article. Pourtant, il n’a toujours pas résolu cette affaire. Ni celle de la disparition de l’héritière, le lendemain. Les policiers ont fouillé la forêt, mais n’ont retrouvé qu’un petit bonnet rouge dans un buisson.

Commentaire

Cette nouvelle est basée sur un fait divers qui s’est déroulé dans les années 1990 et a marqué une époque. Ce que raconte Elisabeth dans mon histoire sur la création du Front de libération des nains de jardin est véridique. Durant un été, un groupe d’étudiants désoeuvrés a créé pour s’amuser le FLNJ. Ils trouvaient les nains de jardins totalement kitch. Ils en volaient chez les gens, les maquillaient puis les apportaient dans la forêt où ils leur conduisaient une cabane et leur laissaient de quoi grignoter. Cette histoire a été relatée par un journaliste local. Elle a été reprise par les médias du monde entier et les Fronts de libération de nain de jardin se sont multipliés. A la suite de ça, une association internationale pour la protection des nains de jardin a vu le jour. J’ai lu de très nombreux articles sur cette histoire incroyable, alors qu’il n’y avait pas encore les médias sociaux.

L’histoire du hangar, hérité par mon héroïne, dans lequel elle a trouvé 71 nains de jardin, est vraie. D’ailleurs la partie en italique est extraite d’un article de journal de l’époque. Elle en a informé la police qui a enquêté. Apparemment, les policiers ont retrouvé l’un des propriétaires de ces nains. Mais je n’ai pas réussi à trouver la conclusion de l’enquête et je ne sais pas non plus si les nains étaient des victimes oubliées du FLNJ. L’histoire ne dit pas non plus qui étaient les héritiers. Mon personnage est une pure création, de même que sa disparition à la fin de la nouvelle.

Le premier caramel

Le premier caramel est toujours le meilleur. Les autres bouchées ne sont que la répétition de la première. Une suite addictive, écœurante de bonbons trop sucrés que l’on mange sans pouvoir s’arrêter. Un plaisir banalisé au fur et à mesure que les carrés disparaissent de la coupe. Le dernier, à la rigueur, retrouve une vague saveur, parce qu’il est seul. Et encore… Le ventre alourdi, des sueurs froides dégoulinant sur le front, les mains tremblantes d’hyperglycémie. Fin de partie.

Mais le premier… on l’anticipe, on le salive, bien avant de le porter en bouche. On perçoit sa texture à travers le sachet. Sa consistance et sa teinte beige clair. Fébrile, on ouvre l’emballage. Qui bruisse. On le déchire pour remplir la coupelle préparée sur la table. On contemple ce petit monticule de douceurs. Promesse de feux d’artifice gustatifs. Onde de sérénité. La main s’avance pour se saisir du premier caramel. Elle hésite. Choisit le plus gros. Elle s’approche des lèvres avides. Pour prolonger le plaisir, un peu sadique. Du bout des dents, on détache un petit morceau. Déjà, sur le bout de la langue, sa consistance, sa douceur imprègnent les papilles gustatives. A la fois tendre et rugueux. Puis sous l’eau à la bouche, se délite et se répand. Écrasé, entre la langue et le palais. Fondant, disparaissant peu à peu, tout en diffusant sa bienveillante suavité. Délice qui s’étend, se détend, se prolonge jusqu’au dernier grain de sucre crémeux. On cligne de bien-être. Lentement. De satisfaction. De plaisir. Enfin. Ce premier caramel, on le déguste avec impatience. On se laisse croire que le suivant sera aussi délicieux. Porteur de bonheur. Tout est en lui. Ce petit cube, juste ce qu’il faut aux papilles. Un seul et unique. Un instant d’infinie douceur. Hors du temps déjà dépassé. Le plaisir est derrière. Révolu.

On contemple la coupe remplie de ces petits carrés de bonheurs gras et sucrés. On veut y découvrir une nouvelle promesse. Faux-semblant, douceur piquante, tendresse dégoulinante de crème. On regarde le sachet délaissé à côté de la coupe. L’autocollant de la confiserie de renom invite à la dégustation. On cherche à retrouver l’impatience du début. Le moment où les doigts décollent fébrilement l’étiquette. Cet instant où l’on verse tous les bonbons dans la coupe. Avalanche de rochers sableux. Cascade doucereuse. Ce moment ou l’on porte le premier caramel à ses lèvres. On voudrait retrouver cette salivation sans autre pareil. Cette eau magique, gage d’éternel heureux. Fontaine de bien-être et de délice infini. Mais devant la coupe encore à moitié pleine, le chercheur de ce Graal d’étrange sérénité se précipite sur les bonbons écœurants. Avide de retrouver le premier instant, la première impatience. Déçu. Pressé. Illusion du renouveau absent. De ce bien-être usé. Plaisir éphémère, dégoûtant. Oubli de cette première bouchée chargée de promesse. Jusqu’à la prochaine fois.

Il y a toujours un ailleurs pour nous accueillir

Embusquée derrière un rocher, Lola attend que la lune paraisse. Son amie est en retard. Avait-elle l’intention de lui faire faux bond ? Louna sait pourtant qu’elle et les siens ont besoin d’un de ses rayons chaque soir.

Depuis l’enfance, la jeune femme se sait différente des autres êtres humains dont le génome est pérenne, contrairement au sien. Ses gènes, à elle, peuvent muter à n’importe quel moment. C’est d’ailleurs grâce à une de ces mutations qu’elle est devenue capteur de rayon de lune et qu’elle est restée en vie. Sans cela, elle aurait été plantée dans le champ des néants, comme tous ceux dont le génome est instable.

La lune paraît soudain. Brillante. Fascinante. Lola hésite un instant, s’imprègne de cette vision de lumineuse beauté. A chaque fois que Lola se saisit d’un de ces rayons, son amie souffre. Et elle déteste ça. Plus tard, à l’insu de tous, elle ira panser sa plaie.

  • Désolée, murmure-t-elle à l’intention de son amie.

Cachés un peu plus loin, les membres de sa tribu l’observent et attendent. Aucun des membres de sa tribu ne soupçonne ses liens d’amitié avec Louna.

D’un mouvement rapide, Lola déroule ses pouces géants en direction des rayons lunaires. Elle en attrape un et l’attire sur la Terre. Instantanément, de l’eau jaillit du sol desséché. Hommes et femmes se précipitent sur la petite mare. Écœurée, la jeune femme s’éloigne de ses congénères, après avoir bu une gorgée du précieux liquide. Ces êtres obscurs et filiformes, qui lui ressemblent, la dégoûtent. Ils l’exploitent sans vergogne et elle sait qu’il la déteste, elle et son don. Ils ont peur qu’elle se transforme encore et qu’elle obtienne de nouveaux dons susceptibles de leur nuire.

Lola pense une fois de plus à sa grand-mère et à leur dernière conversation. Avant que Lola ne se lie à Louna.

Elles étaient sorties de la grotte à l’aube et s’étaient éloignées du camp. Son aïeule lui avait raconté la nature et les forêts. Les lacs et les océans. La pluie, la neige et les nuages. Ses yeux brillaient d’un éclat particulier. Elle en parlait comme d’un paradis.

  • Le besoin de pouvoir de quelques humains a rendu la Terre malade. Elle est devenue aride à force de pleurer. Comme tu la vois maintenant. Même son cœur de feu s’est éteint. Et nous sommes devenus semblables à nos smartphones. Des clics par-ci par-là, des clics sans fin.

Lola n’avait pas osé l’interrompre. Elle ne savait pas ce qu’était un smartphone.

  • Avant, les êtres humains étaient de chair et de sang. Les hommes et les femmes se désiraient, ils faisaient l’amour, ils s’aimaient.

Elles n’avaient entendu qu’au dernier moment des membres de la tribu qui approchaient. Sa grand-mère l’avait poussée derrière un rocher pour la protéger. Impuissante, la jeune fille les avait vus l’emmener dans le champ des néants. Elle les avait suivis de loin. Juste avant d’être recouverte de terre, sa grand-mère avait hurlé à son intention :

  • Il y a toujours un ailleurs pour nous accueillir.

Les siens l’avaient saisie par les pieds et avaient planté sa tête dans le sol, sans ménagement. Lola avait vu ses bras et ses jambes s’agiter dans les airs un instant, avant de s’immobiliser. A côté de milliers d’autres. Drôle de culture. Lola s’était éloignée et avait poursuivi sa vie quotidienne sans rien laisser paraître.

Mais une nuit, peu de temps après la perte de sa grand-mère, alors qu’elle pleurait au sommet de la colline en regardant les étoiles, la lune avait tendu l’un de ses rayons vers elle pour sécher ses larmes. L’astre s’était décroché de la voûte céleste pour s’installer à ses côtés. Lola venait de comprendre que la lune était un être vivant. Les nouvelles amies s’étaient chuchoté des secrets, des espoirs et des beautés à l’oreille. Elles étaient devenues complices. Au début de la nuit, elles se retrouvaient toujours. Juste après la chasse. Lola soignait sa plaie, puis elles discutaient, tandis que Louna grimpait peu à peu dans le ciel. Elles savaient aussi communiquer par la pensée.

Un hululement tire Lola de ses rêveries. C’est le signal du chef de la tribu pour retourner à la caverne. Les autres ont fini de boire, laissant la mare, vide. Elle les laisse partir et lorsqu’elle est sûre qu’ils ne peuvent plus la voir, elle se précipite vers la colline sur laquelle Luna l’attend. Ronde, somptueuse, lumineuse. Lola prend un peu de terre mélangée à une herbe sèche dont elle enduit la blessure de son amie.

  • Que tu es belle, murmure la jeune femme.

Elle effleure sa surface bosselée du bout des doigts.

  • Viens avec moi, répond la Lune. De là-haut, les clairs de terre sont magnifiques.
  • Et comment j’irai là-haut ?
  • Je t’envelopperai d’un de mes rayons.

Mais Lola a peur de l’inconnu. De ne pas être compatible avec d’autres êtres différents d’elle.

Le lendemain, comme la veille, Lola se cache derrière un rocher et attend que Louna se réveille. Cette fois encore, elle est en retard. La jeune fille pressent soudain que son amie ne lui a pas tout dit. Préoccupée, elle se saisit néanmoins du rayon de lune que Luna lui tend. Elle frissonne à son contact. Quelque chose est différent. Entre ses pouces, le rayon est plus froid, plus sec, plus terne.

Quand Lola rejoint son amie plus tard, elle la trouve moins brillante, moins voluptueuse. Louna l’exhorte, encore une fois, à l’accompagner. Mais Lola hésite. Son amie insiste, tandis qu’elle s’éloigne de la Terre.

  • Je ne reviendrai plus, murmure-t-elle pour finir.

Lola l’entend à peine, mais a perçu l’urgence dans sa voix.

  • Les hommes du futur disparaitront pour que la Terre guérisse. Et moi, je vais rejoindre une autre galaxie.

La jeune femme sent son cœur se briser. Elle voudrait lui poser des questions, mais elle doit se décider. Vite. Sans savoir ce qui l’attend. Laisser son cœur la guider. Alors que la Lune est déjà hors de portée, la jeune femme hurle dans la nuit :

  • Attends-moi.

Louna redescend. Enveloppe Lola d’un de ses rayons d’amour et l’emmène au pays des étoiles pour y retrouver ses ancêtres et renaitre à nouveau.

Fragments autobiographiques

1)

Je sors du bureau à la recherche d’un peu de tranquillité. A peine dehors, plusieurs camions de pompier crient un incendie quelque part. Est-ce la forêt vers laquelle je me dirige qui prend feu ?

Les arbres m’appellent, leur énergie m’inspire. Je pénètre dans les bois.

Très vite, des enfants envahissent mon espace avec leur maîtresse. Des boules de couleurs et d’énergie un peu trop bruyantes à mon goût. Un bonjour masqué avec l’enseignante et je cours, je vole loin des petits anges. Sous mes pas, le sol est élastique de toutes les couches de feuilles et de terre qui se sont accumulées au cours du temps. Quelques oiseaux timides chantent, avec la circulation en bruit de fond. Le parfum de la terre humide flatte mes narines.

Des chênes laissent passer quelques rayons de soleil qui tombent en taches sur le sol. C’est magique. Des gouttes de sérénités lumineuses coulent en moi. J’entends même les feuilles se détacher des arbres sans ordre prédéfini, flotter quelques instants dans les airs, avant de heurter le sol tout en douceur. C’est la danse de l’automne qui s’annonce.

Bientôt, je croise une femme, son portable collé à l’oreille. Elle parle et n’entend pas les feuilles tomber. Échange de sourires. Sans masque.

Arrivée en haut de la colline, je respire à fond l’odeur des sapins qui se cachent sous les chênes, comme s’ils voulaient en être protégés. Je songe à ma grand-mère qui me disait toujours de remplir mes poumons de l’air pur des forêts. Lors de nos promenades, nous ramassions de petites branches et des pommes de pin. La cheminée était toujours prête à accueillir un feu. Il suffisait d’une allumette pour que les flammes se mettent à lécher le bois sec.

J’avance sur le chemin, j’ouvre la bouche. Est-ce que l’air qui m’entoure a un goût ? J’ai envie d’en manger, d’en remplir ma bouche et de m’en goinfrer. Sur ma langue, juste une sensation de fraicheur. Rien de plus. Par contre, une odeur de marijuana me surprend soudain. J’aperçois un couple d’une quarantaine d’années qui se précipite dans les buissons. Je doute que ce soit eux qui fument. Mais au fond, pourquoi pas. Je les imagine, étaler une couverture sur le sol pour pique-niquer. Et plus si entente…

Sortie de forêt. Retour au bureau.

2)

Quand je passais des vacances chez ma grand-mère, la sieste m’était imposée. Je n’aimais pas ça. Évidemment avec le temps, j’ai changé. J’étais obligée de me coucher. Ma Grand-Mami, comme je l’appelais, fermait la porte et je tentais en vain de dormir… Je n’osais pas me lever et je m’ennuyais ferme. J’entendais le vent gémir à travers la vieille maison, se glissant entre les interstices de la fenêtre, mal isolée. En hiver, les vieux radiateurs se mettaient à cogner. Était-ce la dilatation des tuyaux qui en était la cause, quand l’eau chaude s’y écoulait ? La chambre était froide et plutôt inhospitalière. Couchée sur le dos, je fermais les yeux et tentais de m’occuper l’esprit. A l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable avec des jeux et je n’étais pas censée lire.

Un jour pourtant, j’ai désobéi à ma grand-mère et j’ai osé me lever. Je suis sortie par la fenêtre. Il y avait un petit rebord plat, puis le toit en pente. Juste quelques tuiles que j’ai escaladées facilement pour atteindre une sorte de petite terrasse inutilisée, attenante au grenier. J’y suis entrée par une lucarne ouverte, suffisamment grande pour me laisser passer. C’était mon refuge, c’était mon royaume. Des merveilles s’y entassaient, souvenirs d’un passé africain exotique que ma grand-mère me racontait. Parfois, je fouillais dans les caisses, d’autrefois, je marchais en équilibre sur les poutres jusqu’à une lucarne d’où j’apercevais la rue en contrebas et la rivière au loin. J’y allais souvent seule, mais parfois j’étais accompagnée de mon frère.

Ce jour-là, il n’y avait personne pour venir avec moi. Au creux de mon estomac, comme un petit frisson. Frisson de crainte. Comment avais-je osé désobéir ? Puis, un sentiment d’excitation, une saveur délicieuse assaisonnée d’interdit. Non seulement, j’avais osé quitter le lit imposé, mais en plus, je m’étais risquée sur le toit de tous les dangers… Je n’y suis pas restée longtemps, juste ce qu’il fallait pour ressentir ce bonheur mêlé d’adrénaline. Un secret pour mon jardin intime, pour ma mémoire future.

3)

En ce qui concerne le contenu, les deux fragments mettent en avant un besoin de solitude et de sérénité et une nécessité d’agir, de se ressourcer. Les notions de jardin secret et d’intimité y sont aussi présentes. C’est le mouvement qui rythme mes fragments. Pour ce qui est de la structure, je constate, une alternance entre le récit (le mouvement), et les réflexions, le ressenti, l’auto-analyse, le questionnement. Au niveau du style, j’alterne des phrases complètes et des phrases sans verbe. J’utilise des questions pour faire part de mes réflexions. Je mélange les termes concrets à d’autres liés à des concepts ou à des sentiments. Je personnifie des éléments inanimés, tels que les arbres auxquels je prête des pensées. Enfin, j’utilise des mots, tels que : énergie, lumière, soleil, couleur, magie, fascination et d’autres expressions dans la même lignée.

4)

Les rayons de soleil tombent en pluie sur les taches de mon jardin intime, tandis que le vent s’insinue en moi par les fenêtres de mon passé. Au loin, les flammes d’un incendie m’attirent. Une énergie dévastatrice, fascinante, lumineuse. Est-ce ma grand-mère qui a mis le feu à la forêt de mes souvenirs ?

Je me réfugie sous les arbres de mon royaume secret. Libérée, je danse avec les feuilles qui me heurtent en douceur. Je danse avec des boules d’énergie et de couleur. Je danse l’automne de ma vie. Je danse pour retrouver ces gouttes de sérénité lumineuse, pour m’occuper l’esprit, pour oublier la maison vieille et froide où les radiateurs cognent.

Le vent gémit, attise les flammes qui embrasent les bois. Odeur de pin grillé. Recherche de merveilles assaisonnées de délicieux interdits pour ma mémoire future. J’avance vers la magie de mon avenir.

Le rayon de soleil

Amandine est une secrétaire parmi des millions d’autres. Tous les jours, elle tape des lettres dictées par son chef. Depuis longtemps, elle n’a plus besoin de regarder les touches de son clavier. Elle va chercher le courrier, le distribue aux collaborateurs, photocopie d’épais dossiers, répond aux appels téléphoniques, aux courriels et exécute les moindres désirs de son patron. Elle est devenue secrétaire par obligation, sans envie. Divorcée à 35 ans, elle s’est mise à travailler pour gagner sa vie. Un job alimentaire comme un autre. Elle s’est résignée. Elle a oublié ses rêves et ses ambitions. Elle s’est oubliée elle-même et ne s’en est même pas aperçue. Dix ans ont passé.

Ses journées sont toutes pareilles. Elle se réveille à 5h30, se lève sans attendre, se douche, puis s’habille avec les vêtements qu’elle a préparés la veille au soir sur une chaise. Sans réfléchir. Ce qu’elle a décidé, elle ne s’autorise pas à le changer. Toujours en gris ou en noir. Un tailleur avec un chemisier couleur crème, une veste assortie à ses pantalons ou à sa jupe au-dessous des genoux. L’uniforme idéal pour prouver son sérieux et ses compétences.

Ce matin, comme d’habitude, elle prend son téléphone portable. Elle le met dans son sac à main qu’elle pose sur la commode à l’entrée de son appartement. Pas une seule fois, elle n’a songé qu’il lui était devenu inutile. Elle n’a pas eu d’enfants et n’a plus d’amis. Pas le temps. Trop fatiguée. Mais même à ça, elle ne pense pas. 

Elle va à la cuisine pour boire son café. Toujours debout. En vitesse. Son chat se précipite vers elle et miaule. Elle lui dit des mots doux et pose sa gamelle pleine devant lui. Elle sourit pour la seule fois de la journée.

Quand elle a mis sa tasse vide dans le lave-vaisselle, elle est prête à partir. A l’entrée, elle chausse ses escarpins qui lui font mal aux pieds. Une quasi obligation dans sa position. Elle prend son sac à main, en sort son trousseau de clés, ouvre la porte d’entrée et juste avant de la refermer, envoie dans les airs un bisou au minou.

– A ce soir, Le Chat. Sois sage.

Amandine fait démarrer sa voiture, allume la radio. Il est 6h30. Elle pleure un peu. Des larmes qui coulent toute seules, elle ne sait pas pourquoi. C’est comme ça.
A sept heures, elle arrive la première au bureau. Elle ouvre toutes les fenêtres, allume son ordinateur, lit les nombreux courriels que son patron lui a envoyés pendant la nuit, avec une liste de tâches à accomplir avant son arrivée. « Répondre à la lettre de Madame Diserens, inviter le préfet à un déjeuner, résumer un rapport financier après l’avoir photocopié en quatre exemplaires, réserver une salle de réunion… »

Amandine s’attaque à la première tâche. Sans état d’âme. Entretemps, ses collègues arrivent.

– Bonjour Amandine.

Et elle, de les saluer en retour. Quelques-uns, toujours les mêmes, rajoutent :

– T’as dormi là ?

Elle ne répond pas. Depuis longtemps, le gag ne la fait plus rire. Elle travaille beaucoup, c’est vrai. Elle termine à huit heures du soir, quand ce n’est pas dix heures. Mais elle persiste à venir le matin à l’aube. Ses heures supplémentaires ne lui sont pas payées et son salaire est loin d’être à la hauteur de ses compétences. Elle le sait, mais elle a renoncé à demander une augmentation et à compter ses heures. Elle n’a rien d’autre dans sa vie.

A neuf heures et demie, son patron arrive.

– Vous avez fait ce que je vous ai demandé ?

Pas un bonjour, ni un merci.

A dix heures, séance importante. Elle prépare le café pour son chef et les personnalités qui l’accompagnent. Elle prendra le procès-verbal.

– Elle n’est pas très souriante, votre secrétaire.

Amandine entend la réflexion du bonhomme au moment où elle surgit dans l’encadrement de la porte. Avec son plateau et ses tasses de café tiède. Elle s’arrête et attend une réponse qui ne vient pas.

Dans le bâtiment en face, une fenêtre s’ouvre et reflète un rayon de soleil qui éclaire un instant le visage de la secrétaire. Chaud. Lumineux. Nouveau.

– Amandine, qu’est-ce que vous faites, plantée là ? Venez nous servir !

Lentement, Amandine se tourne vers le directeur. Elle contemple tous ces hommes si importants, aux costumes sombres, étranglés par leur cravate. Tous la fixent, interloqués, un peu désarçonnés par ce regard qui s’est illuminé. Et soudain, la secrétaire éclate de rire. Un fou rire, venu du passé, tourné vers l’avenir. Un fou rire qui n’en finit pas. Un fou rire de joie et de délivrance. Elle lâche le plateau avec toutes les tasses qui s’écrasent au sol et dont le contenu éclabousse en un feu d’artifice l’importance de ces hommes.

Elle passe dans son bureau, prend son sac à main et s’en va. Elle dévale les escaliers quatre à quatre, à pieds nus, ses chaussures à talon à la main. Le sourire dans chacune des parcelles de son corps. Son coeur s’épanouit et se répand dans les rues de la ville. Elle court à la poursuite du rayon de soleil, son coeur la précédant de quelques pas. Elle le retrouve en haut d’une colline et lui offre son visage. Renaissance.