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Hiver meurtier

 Je l’ai tuée. Je ne pouvais pas la laisser me faire ça.

Quand j’ai reçu l’appel de Saturnin il y a quelques jours, j’ai été surpris. Ça faisait un bail. Saturnin, c’est mon contact à la police et c’est aussi mon pote. Moi, je suis journaliste à la rubrique locale de mon canard. Un fait divers marrant pour moi qu’il m’a dit. Enfin marrant. Pas tellement. Deux vieilles qui ont été retrouvées mortes par le mari d’une des deux. J’avais pas trop envie de sortir. Il y avait un vent à décorner les bœufs et ça caillait. Mais ça faisait un moment que je n’avais pas trouvé de sujet original. Alors, j’ai sauté dans ma voiture.  C’était à 10 kilomètres de la rédaction. Dans une ferme un peu paumée.

Sur place, il y avait trois flics, dont mon pote qui est le chef. Le toubib était déjà parti.

Pour lui, tout était clair. La première femme, Raymonde, morte de plusieurs piqûres d’abeille. Elle était allergique. J’ai trouvé bizarre de se faire piquer par des abeilles en plein hiver. La deuxième, Agathe, crise cardiaque, quand elle a vu sa copine mourir. Les deux corps avaient été déjà évacués. Dans le salon, il y avait, debout dans un coin, le mari et le fils d’Agathe, Au pied du divan, un chien qui gémissait. Sur la table, une théière, deux tasses, des biscuits et des dattes. Saturnin s’approcha de moi.

— Qu’est-ce que tu en penses, Victor ?

— Qu’il faudrait faire soigner ce chien. Il a pas l’air bien.

— Votre clebs, c’est normal qu’il soit comme ça ? a demandé Saturnin au mari.

Philippe Tardi, le visage fermé, s’est approché puis agenouillé près du chien.

—Il a dû manger un truc qui passe pas.

C’est sa réflexion qui m’a mis la puce à l’oreille. Et si ce qui avait l’air d’un malheureux concours de circonstances n’en était pas un ? Quand un des agents a voulu boulotter un biscuit, mon pote l’en a empêché. Apparemment, il pensait comme moi.

Pour le cabot, c’était trop tard. Il a fini comme Agathe.

On s’est regardés, Saturnin et moi. Tout devenait soudain suspect. De coïncidences surprenantes, on passait à soupçon d’homicide. Et de veuf éploré, le mari devenait suspect. Le fils aussi.

— Il faudrait faire analyser ce qu’il y a sur la table, qu’il a dit à ses agents.

Évidemment, Saturnin a commencé par interroger le mari et le fils. Histoire de voir ce qu’ils avaient dans le ventre. Les questions habituelles, quoi. Philippe Tardi laissait entendre qu’il avait une vie de rêve à la campagne avec son fils Léonard. Il était viticulteur. A la ferme, il n’y avait qu’une employée de maison. Le fils vivait là. Il était apiculteur et possédait une dizaine de ruches. Quand Saturnin lui a demandé pour les abeilles, il a dit qu’elles ne quittaient pas les ruches. Trop froid.

— Et comment ça se fait que, comment elle s’appelle déjà, l’autre femme… ?

— Raymonde ?

— Oui, c’est ça. Comment ça se fait qu’elle se soit fait piquer ?

— Je ne sais pas.

Raymonde était une amie d’Agathe. Elle l’avait rencontrée, quand elles étaient étudiantes. Puis elles s’étaient perdues de vue. La première avait terminé ses études et avait fait carrière. La seconde s’était mariée et était restée femme au foyer. Elles se sont retrouvées un an auparavant, par hasard.

Je les ai observés, le père et le fils, pendant l’interrogatoire. Ils avaient l’air mal à l’aise. Ils cachaient quelque chose. Leur vie idéale ne l’était peut-être pas tant que ça. Quand on a interrogé l’employée de maison, on en a eu la confirmation.

— Madame et Monsieur ont toujours été bien avec moi. De temps en temps, ils se disputaient. Comme tout le monde. Et le fils. Toujours poli.

— Ces derniers temps, vous n’avez rien remarqué de différent ? a demandé Saturnin.

— Je sais pas… Un jour Madame a donné une gifle à Monsieur. C’était la première fois.

— Vous savez pourquoi ils se disputaient ?

— Non, j’écoute pas.

J’ai trouvé le moyen de la tuer, sans me faire prendre.

On a attendu deux jours pour l’analyse du goûter. C’était les dattes qui étaient empoisonnées. Évidemment, on en a déduit que le mari était coupable. Saturnin est retourné l’interroger. Tardi a admis les disputes, mais il a juré – croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer – qu’il l’avait pas tuée. Il a dit qu’elle était jalouse, parce qu’il discutait avec sa copine, Raymonde.

— Vous étiez amants ? a demandé mon pote.

Il n’a rien répondu. Mais c’était clair. Il avait l’occasion et le mobile. Sa femme avait tout deviné et lui, il voulait changer d’air. Pas de bol, sa maîtresse meurt, piquée par une abeille. Il n’a pas pu profiter de son crime. Fin de l’histoire. Saturnin l’a embarqué. Il l’a encore cuisiné quelques jours, mais le bougre n’a rien avoué.

J’ai quand-même commencé à écrire mon article. Sans conviction. J’étais encore loin de l’avoir terminé quand Saturnin m’a appelé.

— C’est pas lui qui l’a tuée.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Les dattes. Elles ne viennent pas d’un supermarché standard, mais d’un petit magasin bio en ville. Et, il n’y est jamais allé. C’est la propriétaire qui m’a dit. Elle connait tous ses clients. Par contre, quand je lui ai montré la photo de Raymonde, elle l’a tout de suite reconnue. C’était une cliente régulière.

— Ce serait elle la coupable ?

— Peut-être. Mais on n’en sait rien. Probable qu’elle a toujours été amoureuse de lui. On a fouillé son appartement et on a rien trouvé. Aucune preuve.

— Après tout c’est pas important. De toute manière, Raymonde ne sera jamais jugée… »

Elle m’a dit qu’elle était allergique aux piqûres abeilles. C’était simple. Il m’a suffi d’en transporter quelques-unes à l’intérieur. Elles ont fait le travail. Je ne pouvais pas prévoir que Raymonde avait eu la même idée que moi. Elle a choisi le poison. Pas très subtil. C’est elle qui a laissé tomber Philippe il y a 45 ans. Je me demande bien pourquoi, si c’était pour me le reprendre. Elle ne pouvait pas m’en vouloir de l’avoir épousé. Au lieu de finir ma vie avec mon mari, je vais souffrir l’enfer éternel en compagnie de cette voleuse d’homme.

Incompatibles

Quand je l’ai vue (quand je dis « vue », ce serait plutôt une vue de l’esprit) pour la première fois, j’ai pensé qu’elle était bizarre. Elle crachait ses paroles, comme si elles la dégoûtaient. Pour quelle raison maltraitait-elle pareillement tous ces mots ?

Je ne saurais dire ce qu’elle a raconté ce jour-là. Je ne me souviens que de ce chuintement désagréable. Quand elle a conclu son discours par : « Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? », je n’ai pu m’empêcher de lui répondre : « Moi non plus, je n’aime pas les gens qui crachent sur le trottoir. »

La deuxième fois, j’ai tout de suite reconnu son parfum qui l’avait précédée  (mon odorat,  lui, ne m’a jamais fait défaut). Elle sentait vraiment très bon. Je voulais absolument me faire pardonner. L’ami qui nous avait organisé cette rencontre m’avait dit qu’elle était formidable. Il savait que j’étais célibataire et que je rêvais d’amour.

J’ai suivi les effluves de son parfum et j’ai fini par la trouver cachée derrière un arbre de la maison de mon ami.

Je me suis maladroitement excusé lui expliquant que j’étais préoccupé. Ma mère venait de mourir, lui ai-je dit. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour la retenir.  Elle, Julie, a trouvé la raison valable. Elle a recommencé à parler. Je l’ai écoutée pendant deux longues minutes, puis, malgré tous mes efforts, je n’ai plus entendu que le chuintement de ses mots postillonnés.

Quand enfin elle s’est tue, j’ai poussé un soupir de soulagement qui ne lui a pas échappé. Elle n’a pas osé me demander ce que j’en pensais. On est restés face à face. Muets. Tout à coup, elle a ouvert son sac à main à la recherche d’un objet. Pendant un instant, j’ai divagué, pensé qu’elle m’en voulait et allait en sortir un pistolet.

Mais elle a dégainé son téléphone portable, sur lequel elle s’est mise à tapoter à une vitesse déconcertante. Puis elle a enclenché le lecteur oral automatique de l’appareil. La voix mécanique était plus agréable que celle de Julie.

« Je sais que ma voix est bizarre. C’est parce que je suis sourde. Je pensais qu’avec vous ce serait différent. Mais c’était stupide. Avec vous, cela ne pouvait être que pire. »

Elle est partie, sans que j’aie rien fait pour la rassurer. Mon ami croyait que nos handicaps respectifs nous rapprocheraient. En réalité, ils nous ont éloignés. Nous étions incompatibles.

2ème version

Quand ma fiancée m’a présenté sa meilleure amie, Julie, j’ai tout de suite pensé qu’elle était faite pour mon pote, François. Elle est jolie, intelligente, drôle et ne se prend pas au sérieux. Jolie, c’est pas trop important, parce qu’il est aveugle. Mais il est essentiel qu’une femme sente bon. Comme Julie. Cependant, elle a un défaut: sa voix. Julie est sourde de naissance et elle porte un appareil auditif. Du coup, elle parle bizarrement.

Pour surmonter cet écueil, je leur organise un rendez-vous près d’une cascade. Pour atténuer l’effet de sa voix. Curieux, je me cache derrière un rocher, pour voir si ma stratégie fonctionne.

Julie ouvre la bouche, dit à peine quelques mots que je vois mon François se raidir. C’est tout juste s’il ne se bouche pas les oreilles. C’est un fiasco. Quand elle lui demande : « qu’est-ce que vous en pensez » et qu’il répond : « Moi non plus je n’aime pas les gens qui crachent sur le trottoir », j’ai honte pour lui. Elle lui parlait de ses études de philosophie.

Quand je retrouve François un peu plus tard, il reconnaît l’échec de cette première rencontre.

– Je suis désolé, mais franchement, elle crachait ses phrases, comme si elles la dégoûtaient. Je n’ai pas réussi à l’écouter. Le pire, c’est cette cascade qui amplifiait tout.

Là, j’avais merdé… moi qui croyais que ça aiderait… Il n’ose pas me raconter les détails. Finalement, je lui avoue qu’elle est sourde. Quand il réalise sa méprise, il pâlit. C’est tout juste si je ne dois pas le retenir de tomber. Et moi qui en rajoute une couche :

– Fais un effort ! Elle est géniale.

Évidemment, il accepte de la revoir. Par contre, je suis moins sûr que Julie soit d’accord.

Elle a certes flashé sur François, mais ne veut plus en entendre parler. Ma fiancée finit par l’amadouer en lui racontant qu’il est sujet à des angoisses soudaines et qu’il s’enferme parfois dans son monde, en pensant à sa mère décédée, mais qu’il est vraiment génial.

Cette fois, le lieu de rencontre est le jardin de la maison de mes parents. Tranquille, sans bruit parasite.

Sauf qu’un rossignol se met à chanter quand Julie ouvre la bouche. L’horreur. Le contraste est trop fort. Caché derrière un arbre, un peu plus loin, je vois mon pote se contorsionner, tiraillé par l’envie d’entendre l’oiseau chanter et celui de se boucher les oreilles, à cause de Julie. Ils sont vraiment incompatibles.

Je songe à m’éclipser, quand Julie s’interrompt au milieu d’une phrase. Elle a dû, elle aussi, réaliser l’attitude de François. Je la vois fouiller dans son sac. J’imagine le pire. Un crime passionnel avant la passion. Elle va sortir un pistolet, je veux me précipiter pour protéger mon ami au péril de ma vie, quand je la vois dégainer son téléphone portable. Elle tape sur le clavier à toute vitesse. Est-ce qu’elle a compris que François est aveugle et ne pourra pas lire son message ? Quand elle a terminé, elle enclenche le lecteur vocal. Je dois admettre que la voix mécanique est nettement plus agréable que la sienne. « Je sais que ma voix est bizarre. Je pensais qu’avec vous ce serait différent. Mais c’était stupide. Cela ne pouvait être que pire. » Des larmes dégringolent silencieusement le long de ses joues. François ne dit rien. Elle s’apprête à partir, mais il la retient pas le bras. Il hume son parfum, avance sa main vers son visage, l’explore du bout des doigts, goûte ses larmes, puis dépose un baiser léger sur ses lèvres.

– J’inventerai pour vous un appareil qui rendra votre voix plus belle que celle du rossignol.

Elle sourit comme un arc-en-ciel à travers ses larmes. Je sais que François tiendra parole, car il est à la fois informaticien et musicien.

Jonathan Livingston le Goéland (resserrement)

Jonathan (2ème version)

Le soleil n’était pas encore levé quand les bateaux de pêche quittèrent le port. Mille goélands se précipitèrent à leur suite pour se disputer les restes de poisson que les pêcheurs rejetaient à l’eau.

Quelques centaines de mètres plus loin, un goéland ne participait pas au petit déjeuner matinal. Lui, ce qui l’intéressait avant toute chose, c’était de voler. Inlassablement, il testait différentes techniques de vols. Jonathan montait de plus en plus haut, puis descendait en piqué pour augmenter sa vitesse. Incapable de contrôler son vol, il finissait toujours par décrocher et tomber comme une pierre dans l’océan.

Un jour, après l’une de ses nombreuses tentatives infructueuses, désespéré, alors qu’il songeait à renoncer, une idée surgit dans son esprit. C’est évident, il me suffit de réduire la taille de mes ailes, avant de piquer ! Une telle découverte changera la vie de la tribu. Jonathan en était certain. Testant sa nouvelle technique, il manqua de percuter un groupe de goélands réunis autour d’un bateau de pêche.

Quand il atterrit un peu plus tard et découvrit tous les goélands rassemblés en cercle sur la plage, Jonathan pensa qu’ils allaient le féliciter pour ses prouesses.

– Jonathan, place-toi au milieu du cercle en signe de honte.

Le jeune goéland crut avoir mal entendu. N’ont-ils pas vu de quoi je suis capable ? Ne comprennent-ils pas que la vie des goélands va changer grâce à mes découvertes ? Personne ne l’écouta. Triste, frustré, il quitta son clan et se dirigea vers les falaises lointaines, où il devait s’exiler.

Durant tout le reste de sa vie, Jonathan continua à améliorer ses capacités de vol, pour son propre bien-être. Il vivait en solitaire, mais heureux. Son seul regret : ne pas avoir pu partager ses découvertes.

Un soir, deux goélands magnifiques et lumineux surgirent à ses côtés pour l’aider à quitter sa vie terrestre vie. Ils grimpèrent de plus en plus haut pour rejoindre un nouveau monde. Le corps de Jonathan changea pour devenir aussi brillant que ceux de ses accompagnateurs. Ils le laissèrent sur une plage où une douzaine de goélands s’exerçaient à voler. En les voyant, Jonathan réalisa qu’il avait encore beaucoup à apprendre.

Pendant un certain temps, vivant l’exaltation de nouveaux apprentissages, il oublia sa vie terrestre et le clan qui l’avait exclu. Jonathan progressait rapidement. Peu à peu, il comprit qu’il n’était pas au paradis, comme il l’avait cru en arrivant. Prenant son courage à deux pattes, il s’en alla retrouver Chiang, l’Ancien, pour lui demander ce qu’était le paradis.

– Le paradis n’est pas un lieu. C’est un état intérieur de perfection. Mais sache que ni le temps et ni l’espace n’existent. Tu imagines qu’il y a des limites à la vitesse, alors qu’il n’y en a pas.

Sur ces mots, Chiang disparut pour apparaître cent mètres plus loin, puis revenir de la même manière près de Jonathan, stupéfait. Immédiatement, l’apprenti goéland voulut apprendre cette nouvelle technique.

– Il suffit de t’imaginer là où tu le souhaites. Tu ne dois pas te laisser limiter par ton corps.

Pendant des jours et des jours, Jonathan s’exerça. Il restait debout sur la plage pendant des heures, les yeux fermés. Mais rien ne se passait.

Puis un jour, il comprit soudain l’être parfait qui sommeillait en lui. Quand il rouvrit les yeux, il se trouvait dans un autre monde, avec Chiang à ses côtés. Heureux.

Jonathan continua à travailler avec son maître la vitesse absolue, cherchant à atteindre plus précisément les lieux visés. Puis il se mit à étudier la bonté et l’amour.

Cependant, au fur et à mesure qu’il pratiquait cet art, il songeait à son ancien clan. N’y aurait-il pas là-bas un goéland qui avait soif d’apprendre à voler et qu’il pourrait aider ?

Fletcher le goéland volait à tire d’ailes vers les falaises lointaines. Triste, humilié. Les autres goélands n’ont pas compris l’importance du vol. Il a été exclu injustement. Comment peuvent-ils être aussi bornés ?

C’est alors qu’il perçut une voix résonnant dans sa tête. A ses côtés volait un magnifique goéland.

– Veux-tu apprendre à voler et retourner aider les tiens ensuite ?

Fletcher, sans hésiter, suivit Jonathan, heureux d’apprendre.

Bientôt cinq autres élèves se joignirent à Fletcher pour apprendre les techniques de vol les plus pointues, sous la direction inflexible, mais remplie de bonté, de Jonathan. Chaque soir, après l’entrainement, Jonathan leur parlait encore.

– Le vol est un moyen d’atteindre sa véritable nature.

Parfois, il leur parlait d’amour, de leur corps qui n’était qu’une projection de leur pensée. Mais ils ne le comprenaient pas.

Après quelque temps, Jonathan décida de retourner vers le clan avec ses élèves.

Lorsque les sept goélands atterrirent sur la plage, les anciens interdirent à quiconque de leur adresser la parole et de les approcher.

Durant la nuit cependant, quelques jeunes oiseaux s’approchaient des nouveaux venus pour écouter Jonathan. Au matin, ils s’en allaient rejoindre le reste du clan, comme si de rien n’était. De jour en jour, le groupe des auditeurs s’agrandit. Plus aucun goéland ne se cachait.

Jonathan expliquait les techniques de vol, mais parlait aussi de liberté et de perfection.

Fletcher se mit à enseigner à son tour. Le soir, après les cours, il retrouvait son ami Jonathan pour discuter et raconter ce qui se disait de lui dans le clan.

– Tu serais le fils du Grand Goéland lui-même.

Peu de temps après cet échange, Jonathan, estimant Fletcher prêt à reprendre le relais, s’envola vers de nouveaux horizons pour aider d’autres exclus.

Seul, face à ses élèves, Fletcher commença :

– Il faut que vous compreniez d’abord que l’objectif ultime du vol est de découvrir le véritable goéland qui est en vous, que votre corps n’est que la projection…

Fletcher s’interrompit. Les jeunes goélands n’étaient pas encore prêts à entendre ce message. C’est à ce moment-là qu’il comprit que Jonathan n’était pas plus d’essence divine que lui-même et que la liberté totale était en chacun.

Un spectacle hors de prix

– C’est bon, ils sont partis.

Un peu nerveux, Bambi sort de sa poche la clé que Minouche lui a remise. Il l’introduit dans la serrure de la portière de la Mercedes qui s’ouvre sans difficulté. Sa sœur ne s’est pas trompée de trousseau. Elle entre du côté passager. C’est la première fois qu’elle met les pieds dans une voiture aussi classe. Le comble pour elle qui travaille dans un garage pour clients friqués.

Bambi fait démarrer la voiture.

A l’approche de la Tesla, un employé s’avance pour ouvrir la portière. Une femme sort du côté passager, jette un regard autour d’elle, et note avec satisfaction les regards envieux des personnes aux alentours. Elle a bien fait d’insister pour venir avec la Tesla. Plus original, plus écolo. Son mari remet les clés au voiturier. L’organisateur du vernissage s’approche du couple à petits pas pressés. Le couple est connu pour être dépensier, lorsqu’il s’agit de peintures. Il l’est nettement moins pour des causes éthiques.

– L’artiste est un véritable génie. En plus, il fabrique lui-même ses pigments, déclare sentencieusement le maître des lieux.

Monsieur de Saussure quitte le petit bonhomme obséquieux. Son bavardage l’insupporte. Son unique objectif : choisir les peintures dont il deviendra l’acquéreur et investir son argent à bon escient. Il a toujours eu le nez pour trouver des œuvres qui prennent de la valeur. Sa femme préfère les mondanités.

Bambi roule lentement. Ce serait bête de se faire arrêter pour excès de vitesse. Direction : la mer. Minouche en rêve depuis longtemps.

Il a une tendresse particulière pour sa sœur. Elle avait 16 ans, lorsque leurs parents sont décédés. Dans un accident de voiture, justement. Lui en avait 19. La rupture fut brutale. Leur oncle recueillit Minouche, à qui il trouva un poste d’apprentissage d’employée de commerce dans un garage. Pas de place pour Bambi, qui était majeur, et fut contraint de se débrouiller tout seul. Il dénicha une place de maçon dans une entreprise de construction, mais en a été licencié six mois auparavant, pour cause de restructuration.  Le jour de ses 18 ans, Minouche était venue habiter avec son frère, dans son minuscule studio insalubre. De l’héritage de leurs parents, il ne reste rien. Leur oncle a tout dépensé. Pour eux, soi-disant. Ils n’ont pas su se défendre.

Une heure plus tard, ils arrivent en bord de mer. Leur vie va changer à présent, c’est sûr.

Bambi parque la voiture sous un arbre, au bord de la plage.

  • Je vais tremper mes pieds dans la mer. Tu viens ?

Sans attendre la réponse de son frère, Minouche enlève ses chaussures et se précipite sur la plage. Bambi savoure l’insouciance de sa sœur, mais il est un peu inquiet et il reste dans l’auto. Il a tout misé sur une idée. A-t-il raison ? Ils ont encore le temps de ramener la Mercedes, sans qu’ils s’en aperçoivent. Il en est là de ses réflexions, quand une voiture de police se range juste derrière lui. Deux policiers en sortent.

  • Bonjour jeune homme, vous avez une bien belle voiture !

Le couple de Saussure est très satisfait de sa soirée. Monsieur a repéré quelques toiles prometteuses. Madame a récolté quelques ragots, nécessaires à sa survie dans la société huppée qu’elle fréquente depuis son mariage.

Quand ils arrivent chez eux, passablement éméchés, vers une heure du matin, et s’aperçoivent de l’absence de leur Mercedes, ils perdent instantanément leur humeur joyeuse. Un modèle ancien, dont ils sont particulièrement fiers. Ils font plusieurs fois le tour du pâté de maison. En vain. Madame ira annoncer le vol le lendemain à la police.

Bambi reste tétanisé. Il se voit en prison. Terminés, les rêves de fortune. Comme il ne répond pas, un des gendarmes insiste.

  • Vous avez les papiers de la voiture ?

Minouche accourt, pieds nus, ouvre la boite à gants et en extrait la carte grise de la Mercedes.

  • Elle est à nos parents.
  • Votre nom ?
  • Amina de Saussure, réplique la jeune fille sans hésitation, et avec un aplomb qui surprend son frère.
  • Vos papiers d’identité.

Minouche fait mine de fouiller dans son sac fourre-tout. Les gendarmes échangent un regard, quand la radio de leur voiture grésille.

  • Vol à main armée en cours. Répondez.

Les deux policiers rendent la carte grise, puis se précipitent vers leur véhicule.

Le lendemain matin, le couple de Saussure découvre avec plaisir que leur Mercedes est revenue, accompagnée d’un mot sur le pare-brise. « Nous avons été contraints d’emprunter votre voiture. Un cas d’urgence. Pour vous dédommager de ce désagrément, nous vous offrons deux places de spectacle. »

Deux semaines plus tard, Madame et Monsieur de Saussure se préparent pour le grand soir. Smoking. Robe longue, noire, agrémentée de paillettes. Maquillage discret. Les emprunteurs ne se sont pas moqués d’eux. La pièce est jouée par des acteurs connus et les places sont idéales. Cette fois, ils choisissent la Mercedes. Nul besoin de faire croire à leur engagement écologique.

A 21 heures, deux ombres se glissent à l’intérieur de la maison des de Saussure, après avoir brisé une vitre.  Pas de risque de se faire agresser par un chien. Madame déteste les animaux et elle s’en est vantée auprès du garagiste. Pas d’alarme non plus, ni coffre-fort. Ils viennent d’emménager et installeront le tout dans deux jours. « Vous n’avez pas peur qu’on vous cambriole ? » avait demandé le garagiste à Mme de Saussure. « Personne ne sait qu’on n’a pas encore d’alarme. A moins que vous… » Ils avaient ri. « De toute façon, personne ne chercherait notre argent et nos bijoux, là où on les a cachés. » Minouche n’avait pas perdu une miette de cet échange.

Le frère et la sœur ont quatre heures devant eux pour trouver la cachette improbable. C’est Minouche qui la découvre. Au-dessus d’une armoire, dans une grosse valise.

Les deux jeunes quittent le domicile des de Saussure, deux heures avant leur retour, non sans avoir accroché à leur porte une enveloppe. C’est Bambi, grand admirateur d’Arsène Lupin, qui avait insisté pour l’écrire. Cela fait classe.

« Nous espérons que vous avez apprécié le spectacle. »

Coussin et coussinets

Il y a longtemps, quelque part au fond du néant, Dieu rêvassait, couché sur le coussin que sa femme lui avait façonné. Déesse, son épouse, était somptueuse. Il l’adorait, mais elle l’agaçait prodigieusement. Elle était hyperactive, il préférait paresser. Elle passait son temps à modifier leur lieu d’éternité, il n’aimait pas le changement. Elle imaginait sans cesse de nouveaux objets, il détestait la nouveauté. Il n’aurait rien trouvé à redire, si au moins, elle le laissait tranquille. Mais elle le bousculait perpétuellement.

Un jour, exaspéré par son énergie bouillonnante, il sortit de son flegme légendaire. Il hurla contre Déesse, qui, surprise par un tel débordement, courut s’enfermer dans l’atelier qu’elle s’était créé. La rage de Dieu fut telle qu’elle fit exploser le néant en un nombre infini de parcelles de matière. C’est ainsi qu’il créa les étoiles et les planètes. Malgré lui. Sans y penser. Épuisé par cet accès de colère, il retourna s’étendre sur sa couche. Toutes ces étoiles lumineuses au milieu de la nuit et la terre blanche, toute proche, au cœur de l’obscurité sidérale, l’invitaient à la rêverie.

Déesse n’était pas ressortie de son atelier depuis le big-bang marital impromptu. Au début, il ne s’en inquiéta pas, trop heureux d’avoir gagné un peu de paix. Elle boudait sûrement. Elle n’avait pas apprécié qu’il se fâchât contre elle. Pas grave. De toute façon, il était bien plus tranquille sans elle.

Le temps passa. Déesse ne réapparaissait pas. Il commença à bouillir intérieurement. Elle exagérait. Mais, comme il avait peur des conséquences d’une nouvelle colère, il se maîtrisa. Les jours, les semaines s’écoulèrent. Toujours aucun signe de son épouse. Elle lui manquait. Il regrettait son hyperactivité et n’avait plus autant de plaisir à paresser, sans elle à ses côtés. Sa fierté, pourtant, lui interdisait de faire le premier pas. Combien d’objets inutiles avait-elle encore pu créer ?

Incapable de rester tranquille pour la première fois de son éternité, Dieu marchait de long en large devant la grande baie vitrée qui donnait sur la Terre, voisine. De temps en temps, il y jetait un coup d’œil. Elle était blanche. Trop. Son regard tomba sur les bols de couleurs que sa femme avait inventés un jour. Et s’il lui mettait un peu de couleur, à la Terre ? Déesse serait contente qu’il utilisât son invention et lui pardonnerait sa colère. Il prit des pots de bleu et les jeta dans sa direction.  La teinte océane s’étala de façon non uniforme autour du globe. C’était bien plus joli. Oubliant d’un seul coup son orgueil, il alla gratter à la porte de l’atelier. Il fallait absolument que Déesse voie ça !

  • Ouvre vite. Viens voir ma création.

Déesse exigea des excuses, avant de se décider à venir contempler son œuvre.

  • Elle est très bleue, ta Terre… Un peu trop…

Déçu, Dieu se remit à l’ouvrage. Quelques pots de peinture plus tard, il se précipita vers l’atelier de sa femme.

  • Viens voir ! C’est beaucoup plus joli maintenant !

Déesse, bien que légèrement agacée, sortit de son atelier, considéra la Terre un instant.

  • Alors, qu’est-ce que tu en penses ? J’ai rajouté du brun, du vert, du jaune et même du rouge.
  • C’est bien. Mais cela manque de vie.
  • De vie ?

Perplexe, Dieu retourna se coucher sur son coussin pour réfléchir. Dieu était vie, Déesse était vie. Comment pourrait-il rendre vivante sa peinture ? L’idée était séduisante. Pendant des jours, il chercha l’inspiration tout en fixant le globe terrestre de ses yeux félins. L’intensité de son regard réchauffa le cœur de la Terre. Sa surface devint humide, le bleu devint océan, le gris, rocher, le rouge, volcan, le vert et le brun, végétal. Dieu comprit alors ce qu’il manquait à sa Terre et se remit au travail. Il détacha des morceaux de boue de la surface terrestre et façonna de petites créatures. Sans réfléchir. Sans relâche. Lorsqu’il en eut suffisamment, il souffla sur les unes et les autres, et chacune se mit en mouvement, respirant le parfum de la vie. Elles seraient capables de proliférer, seules, et de s’adapter à leur environnement, sans qu’il ait à s’en occuper.

Très content de lui, Dieu retourna voir son âme sœur.

  • Cette fois-ci, tu vas être fière de moi.

Déesse ouvrit la porte qu’elle s’empressa de refermer derrière elle. Surpris de son attitude, Dieu ne lui fit néanmoins aucune réflexion, tant il était pressé de montrer son chef-d’œuvre à Déesse, qui, cette fois-ci, se montra impressionnée. La Terre de Dieu était belle.

  • Il y manque encore quelque chose, mais c’est moi qui vais m’en charger.

Dieu supplia de lui dire ce qu’elle voulait y rajouter, mais Déesse refusa de lui répondre.

Pendant des semaines, elle travailla dans son atelier. Et tous les jours, Dieu grattait à sa porte pour qu’elle le laissât entrer. Mais elle s’y refusait. Au début, Déesse lui répondait avec douceur, un sourire dans la voix, lui demandant de patienter. Au bout de quelques jours, elle renonça à lui parler. Il eut beau pleurnicher, gémir, grogner, menacer, elle restait inflexible. Il finit par croire qu’elle ne lui ouvrirait jamais. Avait-il seulement rêvé cette merveilleuse compagne hyperactive ?

Alors, quand un jour, la porte de l’atelier s’ouvrit devant lui, sans qu’il l’ait demandé, il en fut si surpris qu’il n’osa pas franchir le seuil. Déesse, plus belle que jamais, le regardait avec toute l’intensité de son regard émeraude.

  • Ferme les yeux.

Docile, Dieu obéit. Elle le poussa gentiment à l’intérieur de son atelier.

  • C’est bon, tu peux les ouvrir.

Lentement, il entrouvrit les paupières et quand il découvrit l’œuvre de sa femme, des larmes se mirent à couler de ses yeux pour la première fois de son éternité. Elle avait façonné son portrait. Était-il donc si beau ?

  • Il manquait à ta Terre un être qui soit à ton image.

Dieu saisit la créature entre ces mains et lui insuffla la vie.

  • Tu auras sept vies, ainsi que tous tes descendants, murmura Dieu.

Et comme il voulait avoir le dernier mot, il créa l’être humain pour servir le chat.

Satisfait, il retourna se coucher sur son coussin.

Consigne

Cette consigne avait pour objectif de varier les tournures de phrases, leur rythme, leur longueur et les formes de l’énonciation, de manière à viser des émotions différentes, en utilisant des procédés littéraires variés.

Il s’agissait donc de ré-écrire et réinventer à sa façon un extrait d’un des Contes glacés de Sternberg, intitulé « Les exclaves ». C’est la conclusion que j’ai gardée, à savoir que l’être humain avait été créé pour servir le chat.

Le vol de la pie

Ariane, ma chérie,

J’ai réussi à m’échapper. Un peu. Pas tout à fait. L’avantage, c’est que je suis toujours en vie et que je garde espoir de te retrouver un jour. A dire vrai, tout dépend de toi.

J’ai attendu bien longtemps avant de t’écrire. Au début, j’étais si désespéré que j’aurais fait n’importe quoi pour communiquer avec toi. Mais où je suis, il n’y a ni courriel, ni téléphone. Pas même de poste. Avec le temps, j’ai pensé qu’il valait mieux comprendre la situation, avant de chercher le moyen de te contacter. Cela doit faire maintenant cinq ou six mois que j’ai disparu. As-tu pleuré ? As-tu remué ciel et terre pour me retrouver ? M’as-tu déjà remplacé ? 

Je t’imagine froncer les sourcils à la lecture de ces lignes, te demander si c’est à toi que je m’adresse.

Tout a commencé avec la vente d’un livre rare sur eBay. Je t’en avais parlé. C’était l’une des copies de La Coena Cypriani. Comme j’avais consacré ma thèse à ce thème, je voulais absolument en disposer.

Ariane lève la tête. Sa vue est brouillée. La faute à ces larmes qui ont coulé sans crier gare. Cela fait bien une année qu’elle n’a plus pleuré. Pour résister au malheur, à la perte, à l’incertitude. Plus d’un an que Théos, l’amour de sa vie, a disparu, sans laisser de trace. Elle se souvient bien de cette vente sur ebay. Elle s’en souvient d’autant plus qu’elle a défrayé la chronique. Tous ceux qui avaient fait l’acquisition d’une de ces fameuses copies du Moyen Âge étaient soit morts, soit portés disparus. Théos faisait partie de la seconde catégorie.

Comment a-t-il réussi à communiquer ainsi avec elle ? C’est surprenant, mais que lui importe. L’essentiel est là, sous ses yeux.

Ariane se replonge aussitôt dans sa lecture. D’autres larmes coulent, mais elle ne s’en soucie pas. Parfois, elle sourit, d’autres fois, elle tremble, et, surtout, elle s’étonne, hésite puis finit par y croire.

Quand elle termine, elle sait ce qu’elle doit faire. Elle a attendu plus d’une année un signe de Théos. Elle ne dira rien à personne. Il le lui a recommandé. Tout cela est étrange. Incroyable, même. Elle enfile son manteau et ses chaussures, prend les clés de sa voiture et fonce chez lui.

Il avait acheté un exemplaire, mais il en avait obtenu un deuxième par erreur. Il n’avait rien dit et avait caché la seconde copie chez lui. Ariane n’a aucun mal à la trouver, résiste à l’envie d’ouvrir l’opuscule d’une trentaine de pages – il lui a recommandé instamment de ne pas le faire – puis retourne chez elle.  Elle relit encore une fois les instructions de Théos.

Lis lentement tout le livre à haute voix. A la page 23, tu devras changer le texte. Surtout ne pas lire ce qui est écrit. C’est très important. Il faudra que cela semble naturel. C’est le seul moyen de me retrouver. Pour toi, ce sera facile. C’est ton métier, après tout. Voici ce que tu devras réciter…

Ariane lève les yeux du message de son compagnon et répète pour la dixième fois le texte appris par cœur. Après avoir bu un café et grignoté quelques biscuits, elle s’installe sur son canapé. Elle éteint son téléphone, se concentre, médite un instant, prend une grande inspiration et ouvre le petit livre.

Elle commence à lire à haute voix, lentement, mais elle remarque tout de suite qu’il manque le numéro de la première page. Elle sent des sueurs froides lui couler dans le dos. A la deuxième page, toujours pas de numéro. Comment saura-t-elle quand il faut changer de texte ? Ariane a envie de jurer, mais elle se maîtrise. En principe, jouer la comédie ne lui pose pas de problème. Sauf qu’il en va de sa vie et de celle de Théos. Par moment, elle se sent ridicule d’avoir peur d’un livre. Mais elle a une confiance totale en son homme. Même si cela lui parait fou. Et puis, il y a tous les autres qui sont morts ou ont disparu… Il lui a écrit que le livre l’avait absorbé et s’était autodétruit ensuite. Qu’il n’avait eu la vie sauve que grâce à un de ses ouvrages préférés, à elle, Ariane. C’est le mot baobab qui lui a permis de sauter in extremis de la Coena Cypriani au Petit Prince. Si seulement, elle l’avait relu avant…

Ariane se concentre pour réussir à détecter le passage à réécrire. Ne pas penser à ces phénomènes étranges où réalité et fiction se mêlent. Ses yeux lui piquent. Elle est épuisée. Elle s’empêche d’accélérer sa lecture. Les lignes dansent devant elle. Se brouillent. Plus qu’une dizaine de pages. Ne pas manquer le passage.

« Le banquet se termine. Les invités reçoivent un vêtement neuf de la part du prince qui les a invités à son mariage. Ils s’apprêtent à partir. Mais soudain, les serviteurs réalisent qu’il manque plusieurs des cadeaux offerts au prince. Celui-ci se met en colère. Il veut retenir tous les invités qui tremblent et finissent par accuser Achar… »

Ariane perçoit un souffle dans ses cheveux. Et puis un rire lointain lui parvient de la reliure du Petit Prince. C’est celui de Théos. Il rit pour la guider, pour tromper sa peur. Elle poursuit sa lecture sans s’arrêter.

« Achar est emmené par les gardes du château… »

Le vent devient violent. Les pages du livre s’agitent. Elle réalise qu’elle a dépassé le passage à changer. Elle doit improviser, car ce qu’elle a appris par cœur ne peut plus s’intégrer au texte original.

« Le cœur rempli de rancœur, Achar regarde autour de lui et aperçoit tous ces amis qui l’ont trahi… »

Vite une idée. Le livre se froisse, sa main est déjà dans ce monde en train de disparaître. Le rire de Théos devient triste, solitaire, résigné.

« Soudain une simple d’esprit au grand cœur, perdue dans la foule, se précipite vers Achar. Elle le prend par la main et l’entraîne avec ses bourreaux. Elle a retrouvé les bijoux d’or et d’argent. Dans le nid d’une pie voleuse. »

D’un seul coup, la tempête de papier cesse. Achar n’a plus besoin de se venger sur ses lecteurs. La malédiction est rompue. Ariane s’empresse de reprendre le livre du Petit prince et retrouve Théos perché sur un baobab. Elle lui tend la main à travers les pages. Il la saisit et l’entraine dans son livre préféré.

Consigne d’écriture

Le but de cette consigne était de rédiger une nouvelle à partir d’une documentation fournie par Esprit livre, d’imaginer une histoire et de résoudre l’énigme d’un livre tueur.

La Cité des nuages

— Pourquoi tu es triste ?
Vincent sursaute. Il lève la tête et découvre avec étonnement une fillette d’environ 12 ans — comme lui — qui le regarde de ses grands yeux bleu foncé. Comme l’orage, pense-t-il. Il ne l’avait pas entendu venir. Elle porte dans ses bras un drôle d’animal, qui a la tête d’un rat, mais le pelage et la queue d’un écureuil.
— Pourquoi tu es triste ?
Vincent se sent honteux. Quand il est arrivé chez sa grand-mère un quart d’heure plus tôt, il a filé au fond du jardin, sans lui dire bonjour. Ses parents partent trois jours à Paris. Sans lui.
— C’est quoi ta peluche ? demande le garçon.
— Un ratureuil. Il s’appelle Petit Soleil. Tiens, je te le donne. Comme ça, tu seras moins triste.

La fillette le pose dans les bras de Vincent qui pousse un cri, quand il réalise que la « peluche » est vivante. Il veut le rendre à sa maîtresse, mais elle a disparu. Déstabilisé, Vincent retourne à l’intérieur de la maison pour cacher le ratureuil dans sa valise, glissée sous le lit.

— Mami Olga ne doit pas te voir. Je te rapporterai de quoi manger, plus tard.

Le ratureuil fixe Vincent de ses grands yeux attentifs. Comme s’il comprenait. Puis le garçon dîne avec sa grand-mère, dont il doit subir les questions. Ce qu’il fait à l’école, ses matières préférées, s’il a une bonne amie…

A la fin du repas, Vincent prend une pomme et un bol d’eau pour Petit Soleil, à l’insu d’Olga.

— Tiens, j’espère que ça t’ira.

Le ratureuil sort de la valise, saisit la pomme entre ses pattes de devant pour la manger. Une fois rassasié, il s’installe sur le lit du garçon pour dormir. Vincent le caresse, puis se couche, avec la tête remplie d’interrogations.

Au milieu de la nuit, il est réveillé par des chuchotements.

— J’ai fouillé partout. Il a dû le jeter.

— Tu lui as demandé ?

— Non, il n’a pas l’air de se souvenir.

L’adolescent entrouvre les yeux, et aperçoit Petit Soleil en train de converser avec la fillette. Il s’assied sur son lit, stupéfait. L’animal et sa maîtresse se taisent. Comme il reste figé, la fillette lui dit :

— Je m’appelle Amandine.

Son regard sérieux, ce prénom… Le jeune homme sent soudain des lambeaux de souvenirs s’agiter en lui. Puis tout lui revient brusquement. Il avait 4 ou 5 ans. Les enfants du peuple des nuages avec qui ils jouaient, quand il venait chez sa grand-mère. Le jour où Amandine est apparue la première fois devant lui dans le jardin, comme aujourd’hui, et ses multiples cousins et cousines. Leurs jeux dans la forêt. Il se rappelle enfin, du cadeau d’Amandine. Il n’en avait parlé à aucun adulte. Vincent se précipite dans un coin de la pièce, soulève une latte de plancher et en sort une petite roche translucide.

— Ce n’est pas ça que vous cherchez ?

— Oui, réplique Amandine, en souriant. Garde-la sur toi. Allons-y, maintenant.

— Où ça ?

— Dans la cité des nuages. On a besoin d’un enfant de la Terre, pour plaider la cause des humains. Les Maîtres des éléments ont décidé de les éliminer, car ils ne prennent pas assez soin d’elle.

— Pourquoi moi ?

— Tu es le seul enfant que je connaisse.

Vincent est un peu déçu. Il espérait s’entendre dire qu’il était l’élu. Comme dans ses jeux vidéo.

— Comment je vais aller là-haut ?

À ces mots, le ratureuil se met à lécher son pelage avec application. Au fur et à mesure de ses coups de langue, il grandit, grandit à tel point qu’il prend la taille d’un grand aigle. Amandine bondit sur son dos, suivi par Vincent, un peu hésitant. Petit Soleil prend son envol et en moins d’un quart d’heure, ils atteignent les portes de la Cité des nuages qui s’ouvrent devant eux. Amandine entraîne Vincent à travers les couloirs de ouate blanche. La fillette a l’air de savoir où elle va et le garçon se demande comment elle fait pour se repérer. Très vite, ils entendent un brouhaha indescriptible qui surgit d’une des salles attenantes au couloir. Une sorte de hublot, placé dans la paroi, leur permet de voir ce qui se passe à l’intérieur.

— C’est la salle du Conseil, chuchote la jeune fille.

De vieux personnages sont assis autour d’une table. Ils portent tous un chapeau différent, représentant l’élément, dont ils sont maîtres. Des tempêtes miniatures de grêles, de neige et de pluie font rage dans la pièce.

— Il faut que tu ailles leur parler.

Vincent se met à rire nerveusement, mais ne bouge pas.

Les discussions entre les maîtres des nuages se font de plus en plus vives.

— Vas-y, supplie Amandine, les yeux remplis de larmes.

Désemparé, le garçon regarde autour de lui, essaie d’imaginer ce que feraient les personnages qu’il incarne dans ses jeux vidéo. Mais rien ne vient.

Brusquement, le bruit cesse. Les Maîtres quittent la salle. Leur décision est sans appel. La Terre va disparaitre. Amandine regarde Vincent avec tristesse. Le garçon a la gorge serrée. Il n’est pas celui qu’elle croit. Machinalement, il joue avec le caillou qu’il a dans sa poche.

— Je ne suis pas un héros.

— Peut-être que tu en es un, mais que tu ne le sais pas, rétorque Amandine. Tu as en toi et avec toi la force de changer le cours des choses.

Les Maîtres parviennent aux portes de la cité et envoient sur la Terre le plus violent des ouragans que les humains aient jamais vécu.

Vincent regarde Amandine. Ses yeux couleur d’orage lui redonnent du courage. Il a tout ce qu’il faut en lui et avec lui.  Mu d’une impulsion subite, il enfourche Petit Soleil et vole en direction du cataclysme. Pour la première fois, il se fait confiance et il suit son intuition. Au moment où Petit Soleil et lui rejoignent le cœur des tempêtes, celles-ci ont déjà touché la Terre. Secoués dans tous les sens par les vents violents, ils tiennent bon. La main de Vincent s’enfonce dans sa poche pour toucher le caillou. Puis soudain, sans savoir pourquoi, il le brandit au-dessus de sa tête comme un étendard.

La petite roche translucide se met à briller si fort que l’obscurité disparait. Elle absorbe les tempêtes et laisse place à un ciel bleu. Du haut de son nuage, Amandine sourit, tandis que Vincent se met à rire, toujours à califourchon sur le ratureuil.

Staccato

— Ne frappe pas ce piano comme ça, il ne t’a rien fait !

C’est lui qui m’a dit fort. Faudrait savoir ce qu’il se veut. J’en ai raz le bol de ces cours. « Arrondis tes doigts. Va au fond des touches. Staccato. Fortissimo. Plus doucement. Pas aussi vite. Plus mélodieux. » C’est toujours trop ou pas assez. Jamais bien.

— Il faut faire chanter ton piano.

Il en a de bonnes, lui. Si un piano savait chanter, ça se saurait…

— Avec un prénom comme le tien, cela ne devrait pas être difficile.

Et voilà… il m’a pas ratée. Il est comme tous les autres. À chaque fois, c’est pareil. Il faut toujours qu’ils me le renvoient à la figure, mon prénom. Mélodie. C’est un joli prénom, vous allez me dire. Joli oui, mais pas très original venant de la part de parents musiciens. Des musiciens, y’a qu’ça dans ma famille. J’en ai la gerbe rien que d’y penser. Y’a ma grande sœur, mes oncles et mes tantes… même mes grands-parents. Comme dans la famille de Bach. Sauf qu’il y en a qu’un qui est vraiment passé à la postérité. Chez nous, c’est le contraire. Je suis le seul à pas être doué… et à porter un prénom en rapport avec la musique. La poisse quoi. J’essaie d’en rire, mais c’est pas tous les jours drôles. Parfois je me demande si je suis pas adopté. Ou alors j’ai été échangé à la naissance. C’est vrai, quoi. J’ai rien à voir avec eux. Je suis pas du genre artiste. J’aime les maths et la physique. Je kiffe aussi l’informatique et les avions. Bref…

Mes parents sont têtus. Ils croient que j’y arriverai en travaillant. Ils se demandent même pas si ça me plait. Je dois devenir pianiste. Un point c’est tout. Et travailler mes gammes, mes arpèges, la position de mes doigts, apprendre les partitions par cœur, faire « chanter » mon piano… Et comme rien n’y fait, ils me changent de prof à tout bout de champ en pensant que ça me rendra meilleure. Je suis capable de déchiffrer une partition. Je me débrouille mieux que d’autres peut-être, mais j’ai pas le sens musical. C’est pas mon truc.

— Fais un effort, que diable !

Il s’énerve, mais moi j’y peux rien. J’en pleurerais, mais c’est un truc de fille, chialer pour faire pitié. Je déteste ça. Alors, oui, Monsieur le professeur, c’est difficile. Et encore plus avec un prénom comme le mien. Beaucoup plus compliqué que pour d’autres. Je termine tant bien que mal cette leçon à la con avec ce nouveau prof débile.  Désespérée, désespérante…

Moi, ce que je voudrais vraiment, c’est être pilote. Pilote de chasse, si possible. Je l’ai jamais dit à personne. Même pas à mes deux meilleures copines, Fanny et Caroline. Elles comprendraient pas. Je leur ai dit que je voulais être hôtesse de l’air. C’est plus classique. Ça passe mieux.  « Tu devras mettre des jupes, qu’elles m’ont fait, toi qui détestes ça. » Elles ont rigolé, mais moi, j’ai rien répondu. C’est vrai que j’aime mieux les pantalons. Les robes, ça fait nunuche. Pour moi, l’essentiel c’est qu’elles m’ont cru.

Pour une fois, je prends pas le bus pour rentrer à la maison. Je décide de marcher, malgré la pluie. A cause de la pluie qui m’imprègne. Coule sur mon visage. Au moins, ça évite que mes larmes se voient de l’extérieur. Même moi, je me sens pas pleurer.

J’en peux plus. J’aurais tellement voulu leur faire plaisir, à mes parents. Faire honneur à mon prénom. Être le pianiste dont ils rêvaient. Le garçon qu’ils souhaitaient.

Je marche au hasard. Je sais même pas où je vais. Ni où je suis. J’ai marché sans réfléchir. Mes pieds m’ont portée sur un pont. Au-dessus d’un fleuve. Les voitures passent derrière moi. Personne me remarque. Personne me verra tomber. Personne me sauvera. Je m’appuie contre la rambarde et je regarde l’eau. Qui m’attire. Je me penche de plus en plus. M’imagine grimper sur le parapet, debout en équilibre, les bras à l’horizontale… puis m’élancer dans le vide et voler au-dessus de la rivière. Mon corps traversant l’air. Comme un oiseau… Comme un boulet qui plonge à une vitesse vertigineuse dans le liquide devenu béton. Je frissonne. L’idée du choc, de cette plongée dans l’obscurité glaciale, me fait frémir.

Dans ma poche mon téléphone vibre. C’est ma copine Caroline. Je me détourne du fleuve. Les voitures passent toujours sur le pont. Comme si de rien n’était. Elles ne se sont pas arrêtées pour moi. Je finis par décrocher.

— Ah enfin… Tu m’as fait peur. T’es où? Tu fais quoi ? Ça fait un moment que j’essaie de t’appeler. Tes parents aussi. Il parait que t’es pas rentrée.

Quand Caroline se tait enfin – quelle pipelette, celle-là – je dis rien. J’ai la gorge nouée. Si je dis un mot, je rechiale. J’ai pas envie. Même si c’est ma copine.

— Mélodie ? Dis quelque chose ? On t’a enlevée ?

Je crois qu’elle est vraiment inquiète. Alors je laisse tout sortir en vrac. Le piano qui sait pas chanter. Mon prénom de merde qu’on me ressort à toutes les sauces. Que je sais pas si c’est mes vrais parents. Que la musique, c’est con, quand on a des parents musiciens. Que je veux pas devenir pianiste. Que je veux être pilote de chasse.

— Tu voulais pas être hôtesse de l’air ?

Non, mais c’est pas vrai ! Je lui dis tout ce que j’ai sur le cœur et elle, ce qu’elle retient, c’est que j’ai « changé d’avis » sur ma profession de rêve… ou que je lui ai menti. Je boucle le téléphone et quand elle rappelle, je réponds pas. Je me retourne, m’appuie sur la rambarde, regarde le fleuve en bas… Mon téléphone qui vibre en permanence dans ma poche me déconcentre. Et puis le cœur n’y est plus. Le fleuve ce sera pour une autre fois.

La pluie a fini par s’arrêter. Un rayon de soleil guette, pas loin. Moi, des larmes j’en ai plus. J’ai 16 ans. Je suis plus une gamine. Et soudain, je décide d’affirmer ce que je suis. Alors quand je vois le numéro de ma mère s’afficher sur mon téléphone je lui réponds, sans lui laisser le temps de dire un seul mot. Pour pas que je me dégonfle. Après tout, c’est le moment où jamais. Même si par téléphone, c’est pas cool. Y’en a bien qui largue leur gonzesse par sms…

— Maman, je veux changer de sexe et je veux arrêter le piano.

Consigne

Le but de la consigne était d’écrire une nouvelle avec une chute surprenante, mais annoncée par différents éléments subtiles dans le texte.

Les messagères intergalactiques

 Le cours d’histoire est terminé. L’enseignant salue sa classe avant d’éteindre son appareil à émission holographique, quittant d’un seul coup le domicile de ses élèves. Irina fait disparaître les livres virtuels qui encombrent son bureau. Elle aime bien l’histoire, imaginer la vie d’avant, celle de ses grands-parents, avant le Virus.

Il est quatre heures de l’après-midi. L’adolescente n’a pas envie de faire ses devoirs. De toute façon, sa tante rentre tard ce soir. Elle a tout loisir de faire ce qu’elle veut en l’attendant. Irina hésite à se rendre chez son amie Samantha, puis y renonce. Elle se sent un peu fatiguée et songe qu’une dose de pâte vitaminée ne lui ferait pas de mal.

C’est quand elle place son verre sous le robinet à vitamine qu’elle les aperçoit à travers la fenêtre. Ce ne sont que trois points noirs encore lointains. Rien ne dit qu’ils viennent pour elle. Pourtant, son cœur se met à battre à tout rompre. Elle s’affole, repense à ses parents. Elle était encore toute petite. Comme un flash. Trois points noirs similaires, lointains, l’air de rien. Puis le drame. L’arrachement. Les oisbots étaient arrivés, ils avaient fracassé la fenêtre et avaient emporté ses parents dans leurs serres de métal. Puis, le vide, le trou noir dans son esprit, couleur d’un désespoir sans fin. Sa tante l’avait recueillie.

Elle tremble, lâche le verre par terre, ne prend pas la peine de fermer le robinet. Sa fatigue… c’était donc ça. Elle n’a que quelques instants pour fuir. Fuir à tout prix, pour ne pas terminer sa vie dans le Cube, comme ses parents. Et subir une agonie lente et douloureuse réservée à ceux qui, comme eux – comme elle – ne font pas partie de la caste des dirigeants et des nantis les plus riches. Eux, ils ont accès aux médicaments et aux vaccins. Ils peuvent survivre au Virus. Pas les autres.

Ses parents lui avaient raconté l’apparition du Virus quand ils étaient tout jeunes et l’incapacité des autorités à le maîtriser, le manque de ressources pour soigner tout le monde et fabriquer des vaccins pour tous. Ils lui avaient raconté qu’avant, les gens ne portaient pas de masque, quand ils se rencontraient. Il leur arrivait même de se prendre dans les bras, de s’embrasser. Cela lui semble étrange.

Irina chasse ses pensées de sa tête, qui la paralysent. Les points noirs se sont rapprochés. Elle peut distinguer leurs formes d’oiseaux, avec leurs grands becs et leurs serres disproportionnées et terrifiantes.

Irina se précipite vers le sas de téléportation, à l’entrée de l’appartement, mais elle a de la peine à se décider sur sa destination. Chez son amie ? Non, trop risqué. Pour toutes les deux. La Lisière de la forêt, en bordure de la Ville ? Avec un peu de chance, elle réussira à rejoindre la Clairière à pied, sans qu’ils la rattrapent. Car aucune porte ne donne sur ce lieu qu’elle aime particulièrement, là où campent une troupe de bohémiens intergalactiques, durant l’été. Elle a fait leur connaissance quatre ans auparavant, et elle s’est liée d’amitié avec eux. Pourvu qu’ils soient déjà arrivés. Ils la protégeraient et la cacheraient. Seulement, elle n’est pas sûre qu’ils soient déjà revenus, l’été n’ayant pas encore tout à fait débuté.

Fébrile, Irina tape le code du sas de la Lisière, mais ses mains tremblent et elle doit s’y reprendre à plusieurs fois. Elle entend la fenêtre se fracasser sous les coups de becs des oisbots. Ils fouillent les pièces, s’approchent du sas. Au moment, où ils l’aperçoivent, elle réussit à se téléporter à la Lisière.

Elle sort de la cabine de téléportation. A la Lisière il n’y a pas foule. Elle se presse vers la forêt. Elle court, court à travers les arbres. Les robots oiseaux ont certainement déjà retrouvé sa destination. Elle court sans s’arrêter, sans se retourner. Très vite, elle est essoufflée. Les premiers signes de la maladie ou juste son manque d’entrainement ? Elle ralentit sa course. Elle y est presque. Plus que 300 mètres. Les oisbots sont entrés dans la forêt. Irina entend déjà leur grésillement. Plus que 200 mètres. Ils se rapprochent. Plus que 100 mètres. Pourvu que les bohémiens soient là, sinon… Enfin, la Clairière. Mais il n’y a personne.

Désespérée, Irina la traverse en courant, cherche un buisson où se dissimuler et s’accroupit. Les oisbots apparaissent de l’autre côté de l’étendue herbeuse. Ils s’arrêtent un instant, puis la repèrent, à cause de la puce, implantée dans son corps au moment de sa naissance, et qui leur envoie sa position une fois par minute. C’est d’ailleurs à cause de cette fameuse puce, qu’ils ont découvert qu’elle était malade.

Elle sait qu’elle n’a plus aucune chance. Elle regarde encore dans le ciel, en espérant voir arriver ses amis. Celui-ci est désespérément vide. Elle respire une dernière fois l’air de la forêt. Elle ferme les yeux. Respire lentement. Les oisbots sont là. Devant elle. Leur moteur grésille. Elle préfère ne pas les voir. Ne pas avoir à les affronter visuellement. Elle attend qu’ils s’emparent d’elle. Elle attend… mais rien ne se passe. Pourtant, elle les entend toujours grésiller. Elle hésite encore, avant de se confronter à la réalité. Et comme il ne se passe toujours rien, lentement, très lentement, elle ouvre les yeux.

Tout d’abord, elle ne comprend pas ce qu’elle voit. Les oisbots flottent au-dessus du sol à moins d’un mètre d’elle, et ne bougent pas. Et soudain, elle les aperçoit, juste au-dessus d’eux. De gigantesques lucioles avec leurs lassos de lumière qui tiennent en respect les oiseaux métalliques. Irina se lève d’un coup, soulagée. Ses amis bohémiens lui ont envoyé ces messagères pour la protéger, en attendant qu’ils arrivent. Ils ont perçu son désarroi, grâce à leurs capteurs extrasensoriels.

Irina lève les yeux et aperçoit, au loin, le point lumineux de leur caravane intergalactique en approche. Désormais, elle ne craint plus rien, et se met même à croire qu’elle survivra au Virus.

 

Nouvelles très courtes

Le champignon

Comme chaque matin, Linda part se promener avec ses chiens dans la forêt, quand elle aperçoit, soudain, un énorme champignon, dodelinant du chapeau ; Linda comprend son mal-être, se penche vers lui pour redresser sa tête de travers, porte la main à ses lèvres pour lui envoyer un bisou, lui trouve un goût étrange, mais néanmoins exquis, et, oubliant son bon cœur, le ramasse  et repart avec ses chiens pour se préparer un bon petit plat.

Vol plané

Au moment où Gédéon, chômeur en fin de droits, s’élance du haut du clocher de son village pour se donner la mort, une fée, qui passait par là, d’un coup de baguette magique, lui fait pousser des ailes ; déconcerté, incapable de tomber, il plane au-dessus de son village, ressassant inlassablement son malheur de ne pouvoir mourir, quand soudain, une fillette l’apercevant d’en bas, crie à sa maman qu’elle veut voler comme le monsieur ; alors Gédéon descend rejoindre la fillette, la prend sur son dos et lui fait découvrir le village d’en haut, se découvrant, par la même occasion, une nouvelle vocation.

Consigne d’écriture

Le but de la consigne était d’écrire des nouvelles en une seule phrase, avec tous les ingrédients d’une histoire.