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Saint orgueil

Dominique était la bonté incarnée. Croyante, elle allait au culte le dimanche, priait tous les soirs, était active dans toutes sortes d’associations caritatives et aidait son prochain à chaque occasion. Pas un mendiant qu’elle ne croisât sans lui remettre quelques pièces. Dans sa poche gauche, elle avait toujours un peu d’argent pour eux, et dans sa droite, des bonbons pour les enfants. On la remerciait souvent avec des larmes de reconnaissance plein les yeux. « Vous êtes une sainte ! » Modeste, Dominique secouait la tête en émettant un petit rire. « Mais non, voyons, c’est tout à fait normal. N’importe qui aurait fait comme moi. » Évidemment, rares étaient ceux qui en faisaient autant qu’elle. Elle le savait.

À l’aube de sa vie, elle était déjà très sérieuse. Ses parents, sévères, n’avaient pas accueilli sa venue dans ce monde comme il se doit. « C’est une fille », avait dit la sage-femme. « Encore ! » n’avait pu s’empêcher de rétorquer la mère. Son père, quant à lui, avait quitté l’hôpital sans la regarder. Toute son enfance, elle s’était efforcée de leur plaire. À dix ans, elle se comportait comme un garçon. Ses parents ne l’en aimaient pas plus pour autant et ses trois sœurs aînées se moquaient d’elle.

Adolescente, elle comprit qu’elle ne pourrait jamais plaire à ses parents. Elle renonça à se prendre pour un garçon, se mit à porter des robes longues et noires, croyant passer inaperçue. Isolée, ne trouvant sa place nulle part, elle se réfugia dans la religion.

Elle apprit qu’il fallait répandre le bien autour d’elle. Elle obéit. Sans état d’âme. Peu à peu, elle en retira une certaine satisfaction. Elle pardonna à ses parents et à ses sœurs, puis cessa d’y penser. Elle était parfaite de bonté et regardait les autres avec une indulgence assaisonnée d’un zeste de dédain. Elle avait souffert, elle avait surmonté ses difficultés, elle était devenue supérieure aux autres. Car elle, elle avait su pardonner. Elle, elle donnait sans contrepartie. Elle, elle serait sanctifiée et irait au paradis. Elle avait atteint le sommet de la bonté et se comparait à Mère Teresa.

Le jour de ses 60 ans, après une journée passée à aider son prochain, elle passa devant un mendiant assis à même le sol contre la vitrine d’un magasin. Compatissante, elle fouilla dans son manteau. Rien. Comment était-ce possible ? Elle agita sa main affolée, et finit par découvrir un trou au fond de sa poche gauche. Dans son portefeuille, elle n’avait plus d’argent liquide. Plus qu’une solution, retirer de l’argent à un distributeur de billets.

  • Je reviens, ne bougez pas, fit Dominique, stressée à l’idée de perdre son statut de sainte.

L’homme leva les yeux, sans comprendre. Elle jeta alors une poignée de bonbons sur le sol.

  • Pour patienter.

Puis Dominique se précipita à la recherche d’un guichet automatique bancaire, tandis que l’homme jetait les douceurs dans sa direction, en murmurant « vieille folle ».

Dominique finit par trouver un appareil à billets. Manque de chance, il était en dérangement. Le suivant se trouvait de l’autre côté d’un parc. Il faisait déjà nuit. Il se mit à pleuvoir. Elle n’avait pas pris de parapluie. Qu’importait, elle ne pouvait faillir à sa mission. Elle traversa le parc en courant et finit par atteindre le distributeur de billets. Fébrile, elle composa son code. Se trompa deux fois. Pas la troisième. Sa frange dégoulinait sur son visage. Elle n’y voyait rien. L’appareil cracha une masse de billets. Contrariée (elle était sûre de n’avoir choisi qu’un faible montant), elle fourra l’argent en vrac dans son sac. Retraversant le jardin au pas de course, elle glissa et tomba dans la boue. Elle hésita à jurer. Mais une sainte, même stressée, ne prononce aucun mot de la sorte.

Quand elle se retrouva à son point de départ, le mendiant était parti. Ne restait plus, sur le sol, que quelques bonbons écrasés. Elle chercha l’homme un moment. En vain. Désemparée, elle marchait dans la rue, l’air égaré, sale et trempée. Les passants s’écartaient sur son passage. Elle avait manqué à sa parole. Elle ne valait plus rien. Elle laissa tomber son sac rempli d’argent dans une poubelle. Fatiguée, désemparée, elle s’assit par terre, devant un magasin de jouets, et ferma les yeux.

Quand elle les rouvrit, une fillette de 7 ou 8 ans se tenait devant elle. Regard clair. Attentif.

  • Pourquoi t’es là ? T’es malade ?

La femme voulut se lever, mais ne réussit pas. La mère, réalisant que l’enfant ne l’avait pas suivie, revint en arrière.

  • Vous avez besoin d’aide ?, demanda l’adulte, en voyant l’état de la vieille dame qui faisait bien plus que son âge.

De l’aide ? Dominique ? Mais non, ce sont les autres qui ont besoin de son aide. C’est elle la sainte.

  • Vous êtes frigorifiée, vous ne pouvez pas rester comme ça. Venez ! On habite à côté.

La femme aida Dominique à se lever et la seconde suivit la première, sans dire un mot.

Dans le salon, un feu de cheminée brûlait.

  • Je m’appelle Lina, dit l’enfant. Et maman, c’est « maman ».

La mère de l’enfant rit, Dominique esquissa un sourire. Depuis quand n’avait-elle plus vraiment souri ?

  • Johanna, compléta la maîtresse de maison. Si vous voulez, vous pouvez prendre une douche pour vous réchauffer. Je vous prêterai des vêtements.

Dominique resta longtemps sous le filet d’eau chaude. Elle se sentait bizarre, sans savoir pourquoi. Quand elle ressortit de la salle de bain, un repas l’attendait. Le père de l’enfant était arrivé. Il n’avait pas l’air surpris de trouver une inconnue chez lui. Elle échangea quelques mots avec ses hôtes simples et rayonnants. Ses certitudes avaient volé en éclats, mais son cœur s’était réchauffé. Elle accepta de rester pour la nuit.

  • Vous dormirez dans la chambre de Véronique. La sœur de Lina est en camp de ski.
  • Vous n’avez pas de fils ?, ne put s’empêcher de demander Dominique.
  • Non, pourquoi ?

La vieille dame ne répondit pas. Mais quand elle se retrouva seule dans cette chambre d’enfant, elle pleura pour la première fois depuis longtemps.

La boussole

  • Ralentis !
  • J’y peux rien, c’est lui qui tire… Il a l’air pressé tout d’un coup.

Jo regarde le simplet qui court de façon désordonnée, cramponné à la barre du caddie, et le garçon qui cavale à côté de lui. Essoufflé, Jo ralentit. Comment ai-je pu me laisser embarquer dans cette histoire ? »

Tout avait commencé deux jours avant. Alors qu’il rangeait les rayons du supermarché dans lequel il travaillait, Jo avait vu venir Pierrot, tout affolé. Les caddies, y sont malades. Z’ont éternué.

  • Les caddies ne peuvent pas éternuer, lui avait rétorqué Jo.

Mais Pierrot ne cessait de répéter : Y sont malades. C’est vrai.

Quand ils étaient rentrés, le garçon, Momo, lui avait dit : C’est normal, avec tout c’que les bourges y mettent.

Jo connait Pierrot depuis l’enfance. Il l’a toujours défendu des moqueries des autres. Il lui a même fait une place dans son appartement, quand ses parents sont décédés brusquement. Momo, lui, a été déposé devant l’entrée de l’immeuble, quand il avait environ 3 ans. Sans un mot d’explication. Personne ne savait à qui il était et nul n’avait songé à l’inscrire à la commune. Les habitants s’en occupaient à tour de rôle. Mais Momo passait la plupart du temps chez Jo qu’il avait fini par appeler « papa ».

Le lendemain, le premier chariot avait disparu. Personne ne s’en était aperçu, sauf Pierrot, qui était préposé au rangement des caddies. Il est allé chez le toubib, qu’avait fait Momo, le soir. Au matin du troisième jour, il n’y avait plus ni paniers, ni caddies devant le magasin. La police était là. Les employés avaient été renvoyés chez eux.

A leur retour, Jo et Pierrot avaient trouvé un chariot devant l’immeuble. Avec un rétroviseur et une boussole accrochés à la barre de poussée. A l’intérieur, un soulier gauche démesuré, qu’ils n’avaient pas réussi à extraire. C’est un signe ! Faut y aller, avait dit le petit. Pierrot avait applaudi. Aller où ? avait rétorqué Jo. Ce n’est que plus tard qu’il avait compris, à cause de la boussole. Jo pensait qu’ils se contenteraient de faire le tour du quartier… Mais ils avaient fini par sortir de la ville. Pierrot était accroché à la barre du caddie, marchant de plus en plus vite. Jo avait tenté de les faire revenir. En vain.

  • Attendez-moi !

Les deux autres ne l’écoutent pas. Ils quittent la route. Se retrouvent en plein champ. Le chariot semble voler au-dessus des herbes et des cailloux, tandis qu’ils dévalent la pente. En bas, dans la petite vallée, l’immobile serpent gris d’une rivière. Jo se remet à courir. Se demande comment il va les rattraper, quand soudain, les deux s’arrêtent brusquement devant le cours d’eau. Jo les rattrape.

  • Qu’est-ce qui vous prend de courir comme ça ? Assez rigolé. On rentre maintenant.

La voix de Jo est autoritaire. Pierrot et l’enfant échangent un regard. Il y comprend rien. Jo pose ses mains sur la barre du caddie, prêt à faire demi-tour. Seulement, les roues sont embourbées. Jo se résigne à traverser la rivière. Le caddie semble flotter au-dessus de la surface, tandis que Jo s’enfonce. Il a de l’eau jusqu’à la taille. Une fois de l’autre côté, trempé, il veut faire demi-tour. La boussole s’affole. Le chariot résiste, n’en fait qu’à sa tête et se dirige vers la montagne, entraînant Jo à sa suite. La boussole se calme.

  • Il bouge tout seul. Je peux pas enlever les mains, s’effraie Jo, tandis que les deux autres rigolent et courent à côté de lui.

Le chariot accélère. Pierrot et Momo peinent à suivre. Jo jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Il ne les voit pas. A la place, un temple grec,  posé au milieu de nulle part. Choqué, l’homme se retourne, manque de trébucher. Son pote et le petit sont derrière lui à galoper comme ils peuvent. Coup d’œil dans le rétroviseur. Temple grec. Comment est-ce possible ? Pierrot tente un virage, la boussole perd la boule, le caddie bloque. Jo, qui ne s’y attend pas, se trouve projeté à l’intérieur, la tête la première dans la chaussure. Les deux autres ont les côtes qui pètent à force de rire. Jo gigote. Pierrot finit par l’extraire du soulier.

Jo regarde le caddie avec méfiance, hésite à en toucher la barre de poussée, puis cède. Le chariot repart en direction de la montagne.

Le chemin devient de plus en plus étroit, de plus en plus raide, mais la charrette infernale n’en a que faire. L’homme n’est plus qu’une marionnette désarticulée. Ses poumons sont au bord de l’explosion, son cœur cogne.

Loin derrière, Pierrot et Momo. Jo est au bord de l’évanouissement, quand le caddie s’arrête devant une falaise, qui s’ouvre sur un val étroit et goudronné. Jo reprend ses esprits et son souffle. La machine repart lentement.

Pierrot et Momo rejoignent Jo au moment où il sort du canyon.

  • C’est la magie, s’exclame Momo.

Pierrot applaudit. Jo en perd ses mots. Le caddie lâche enfin Jo et s’en va retrouver les centaines d’autres de ces congénères métamorphosés, multicolores, joyeux. Tous ensemble, imbriqués les uns dans les autres, ils forment une gigantesque sculpture à rouages, crachant de petites cascades d’eau. Des dizaines des chevaux miniatures caracolent au milieu de la sculpture, accompagnés de gymnastes qui tourbillonnent et dansent sur les barres des caddies revisités. Au sommet, un temple grec avec la statue d’un homme auquel, il manque le pied gauche. Entre ses mains, il tient un serpent.

  • C’est la magie, répète Momo. Il les a guéris. Il faut lui rendre son soulier.
  • Guéri ? La chaussure de qui, demande Jo qui n’y comprend plus rien.
  • Il a guéri les chariots de leur indigestion.
  • C’est n’importe quoi.

Quand ils repartent quelques heures plus tard, le long du macadam, dans la lumière couleur métal, pataugeant dans la cendre de leurs malheurs défunts, la statue est chaussée. Ils n’ont plus envie de retourner dans la ville qui fut la leur, préférant se laisser guider par un drôle de chariot et sa boussole.

  • Bon, alors, ça sera quoi, maintenant ? demande Momo, qui jette un coup d’œil dans le rétroviseur.

Vous ne serez jamais qu’une ombre insignifiante

Je regarde avec dégoût l’homme à mes pieds. Cela fait si longtemps que j’attends ce moment. Je ne l’imaginais pas comme ça, avec ce regard tourné vers l’au-delà, mais qu’importe. Je ne lui fermerai pas les yeux. Qu’il affronte l’enfer. Le mal qu’il m’a fait jour après jour. Cette insignifiance qu’il m’a imposée.

Un rayon de soleil, un simple rayon de soleil a changé mon existence. Un reflet dans une vitre, dans le bâtiment d’en face, et cette phrase : « elle n’est pas très souriante votre secrétaire ». Des mots plantés en plein cœur. « Elle n’est pas très souriante votre secrétaire », alors que le soleil se rit des vitres et des reflets. Et moi, toujours grise. Triste. Plate. Je ne m’en suis même pas aperçue.

Le plateau que je tenais entre les mains m’a échappé, éclaboussant de café l’importance de ces messieurs cravatés, assis autour d’une table pour une réunion. Je me suis enfuie en riant comme une folle. Puis je suis revenue à la nuit tombée. Mon chef était là. Dans son bureau. Je suis entrée. La lumière était tamisée. Il a levé la tête, m’a dit que j’étais virée, puis s’est remis à travailler. J’ai bougé, à peine. Juste pour saisir la lampe à côté de moi. Un cri. Stupéfaction dans son regard. Comment a-t-elle osé ? Puis son corps chancelant tombant à terre. A mes pieds. Enfin.

Je me prénomme Amandine et je suis une secrétaire parmi des millions d’autres. Mais aujourd’hui, j’ai tué mon patron. Je ne peux résister à l’envie de poser mon pied sur sa poitrine, en signe de victoire.

Mon pied se soulève, suivant le rythme de sa poitrine. Est-ce normal ? Le coup que je lui ai asséné me semblait pourtant fatal. Je me sens mal à l’aise et je reprends la lampe, porte un nouveau coup, puis je m’acharne sur son crâne qui n’en est bientôt plus un. Juste une bouillie grisâtre assaisonnée de petits bouts d’os. Sa poitrine continue à se soulever régulièrement. Inspiration. Expiration. Inspiration… Affolée, je me précipite dans la petite cuisine du bureau, je cherche fébrilement un couteau : le plus grand et le plus aiguisé possible. J’en trouve un, je m’en saisis, il m’échappe de mes mains tremblantes, vaporeuses. Je le ramasse, puis retourne vers le corps qui persiste à respirer. Des coups multiples en plein cœur, puis sur toute cette chose démoniaque. Jusqu’à l’épuisement. Echevelée, haletante, riant de façon désordonnée. Le cadavre ne ressemble plus à rien. Juste une masse sanglante et… respirante. Inspiration. Expiration. Toujours ce rythme de vie insupportable. Comment est-ce possible ?

Un bruit de chaise derrière moi me fait sursauter. L’ombre multicolore de mon chef est assise à son bureau. Sur sa façade rougeâtre, un sourire carnassier. Celui des mauvais jours. Mon regard passe de lui au corps gisant, désormais impossible à identifier. Lui aussi devrait être réduit en bouillie. Non ?

Ma tête tourne, je me sens mal. J’en suis presque à regretter mes journées toutes pareilles. Réveil chaque matin à 5h30. Même les réflexions de mes collègues. « T’as dormi là ? » ou encore « On sait toujours où te trouver : à la photocopieuse ! », accompagnées d’un rire bien gras. Je pense aussi à mon chat. J’aurais dû lui donner un nom.

– Vous êtes virée… vous ne serez jamais qu’une ombre insignifiante, assène le double de mon chef.

Je le sais. Elle le sait. J’ai envie de répondre, mais rien ne vient.

– Je suis désolée pour ce matin, fait soudain une voix féminine juste derrière moi.

C’est mon double de couleur qui me suit partout depuis que je suis née. Comment se fait-il qu’elle ne me soit plus soudée ?

– Cela ne change rien, réplique son chef.

Mon double se retourne, prête à s’enfuir, des sanglots coincés en travers de la gorge. Je me glisse alors vers elle puis lui barre le passage. Elle hurle de terreur, en me voyant dressée devant elle. Elle n’a pas fait ce qu’il fallait. Il lui suffisait de prendre la lampe et de suivre mes mouvements. Mon patron et son double ne seraient plus de ce monde. Je me colle à ma jumelle multicolore tétanisée, je l’enlace, puis je pénètre sa vie et éteins ses couleurs… Elle s’est libérée de moi. Elle n’a plus lieu d’être.

Le double de mon chef se lève. Pour la première fois, il pâlit, étouffe un cri d’horreur quand il voit disparaître sa fidèle assistante. Quant à moi, je me sens mieux et beaucoup plus forte. Je laisse l’homme seul, désemparé, et rejoins la dizaine d’ombres qui se glissent hors des autres pièces, sans leurs doubles. En s’affranchissant de nous, nos doubles de couleurs nous ont libérées.  Une nouvelle vie commence pour nous.

Le Coeur de la Mère

« Besoin d’un chirurgien de toute urgence. Vous seul pourrez nous sauver. La Mère gravement malade. Suivez le messager sans tarder. »

Pour la troisième fois, Rémi relit le message qu’il tient entre les mains. Surpris non seulement par son contenu, mais aussi par la manière dont il lui est parvenu.

Quelques minutes avant, il avait ouvert sa porte à un drôle de bonhomme aux vêtements multicolores et dépareillés. Un voisin, sans doute, avait-il pensé. Personne ne pouvait entrer dans l’immeuble sans en avoir la clé. L’homme lui avait remis un parchemin roulé et cacheté d’un sceau à la cire, sans rien dire. Rémi l’avait remercié du bout des lèvres et avait refermé.

Il n’est pas médecin. Il est orfèvre. Un des meilleurs, certes, mais cela n’en fait pas de lui un chirurgien pour autant. Il sait tailler les pierres précieuses les plus délicates et en façonner des bijoux d’exception. Ses compétences sont reconnues bien au-delà des frontières. Sans aucun doute, a-t-il un homonyme chirurgien. 

Il pose le parchemin sur le bar et en profite pour se servir un verre de vin, comme chaque soir, et allume la télévision. Le journaliste relate un vol de bijoux, dont un diamant rose d’une valeur inestimable. Rémi rêverait d’en tailler un, un jour.

Dehors, le temps s’est brusquement gâté. Des éclairs égratignent le ciel de leurs griffes de lumière. Le tonnerre fait trembler les murs du studio. Rémi se lève pour fermer la porte-fenêtre, quand il entend une sorte de grognement juste derrière le bar qu’il vient de quitter. Il se retourne, ne voit rien, se rassure. La lumière et la TV s’éteignent. Rémi pousse un juron, se dirige à tâtons vers le comptoir pour y prendre des bougies. Un nouvel éclair illumine la pièce. L’orfèvre aperçoit une ombre massive dressée derrière le bar. Son cœur battant la chamade, il se glisse vers l’entrée. Il ouvre la porte et se retrouve face au messager multicolore. Soulagé de ne plus être seul, il chuchote :

– Il y a quelqu’un chez moi…

L’homme, au fort accent oriental, regarde par-dessus son épaule.

– C’est Johnny. Viens vers papa, viens mon petit.

Rémi perçoit un souffle chaud dans sa nuque. Derrière lui, un ours brun énorme, dressé sur ses pattes arrière le fixe. Crocs et babines retroussées. L’orfèvre se plaque contre le chambranle et laisse passer le « petit », qui rejoint son maître pour se faire caresser. L’homme repart, précédé par son plantigrade. Réalisant que Rémi ne l’a pas suivi, il se retourne et demande :

– Vous venez ? Mère attend vous, insiste le bonhomme.

– Je suis orfèvre…, proteste faiblement Rémi.

L’ours grogne. Le bijoutier cède. Ils sortent de l’immeuble, traversent la route au milieu des éclairs et du tonnerre, pénètrent dans le grand parc aux arbres chétifs, sur lequel donne l’appartement de Rémi. Après cinq minutes, ils parviennent devant un pavillon délabré et abandonné, qui était jadis un petit restaurant très populaire, appelé L’oasis. La situation sanitaire, écologique et économique a eu raison de cet établissement.

La porte branlante s’ouvre sous la violence des bourrasques. Au milieu de la pièce, une femme énorme, dont le visage est caché derrière des voiles, trône sur une montagne de coussins. Juste un regard fripé, comme une tranchée au milieu des tissus. Une odeur particulièrement nauséabonde flotte dans les airs.

L’ours s’étend au pied des coussins.

– Qu’est-ce que vous me voulez ?, finit par demander Rémi.

– Que vous soigniez mon cœur !, réplique avec difficulté le monstre.

– Je ne suis pas chirurgien, je suis orfèvre.

– C’est bien ce que je disais.

– Mais puisque je vous dis…

– Approchez-vous! Il ne bat presque plus.

L’ours montre ses crocs. Rémi abandonne. La Mère commence à se défaire de ses vêtements. Lentement. Horrifié, au bord de la nausée, Rémi assiste à cet effeuillage, chaque voile virevoltant autour de la femme avant d’atterrir sur le sol. Combien a-t-elle donc de couches ? L’orfèvre aimerait fuir, mais il reste là, tétanisé, fasciné par ce striptease immonde et puant. Puis soudain, elle tend à Rémi, au bout d’une sorte de tentacules aux ongles brunâtres, une pierre grise et terne. L’orfèvre s’en saisit et réalise que l’épaisse couche de saleté cache un joyau. Il oublie le monstre et son striptease, l’ours et ses crocs acérés, le bonhomme et son curieux message. Il oublie qu’il est orfèvre. Il devient chirurgien. Sur une table, dans un coin de la salle, se trouvent tous les outils dont il a besoin pour nettoyer la pierre précieuse et la tailler.

La femme continue à se défaire de tous ces oripeaux, mais Rémi ne s’en soucie plus. Il ne remarque pas non plus que le messager s’en est allé. Avec l’ours. Il nettoie et taille avec passion ce diamant rose. En forme de cœur. Sans se poser de question. 

Dehors, l’orage faiblit. Les éclairs se transforment en gouttes de soleil, timides. Puis de plus en plus lumineuses. Les arbres reprennent de la vigueur. Tandis que le chirurgien-orfèvre travaille, il se sent de plus en plus léger. Il contemple son œuvre brillante de lumière. Il veut rendre le cœur à la Mère, mais elle a disparu. Le caillou s’échappe de ses mains. File à l’extérieur, comme une étoile filant vers le ciel avant de revenir se marier à la Terre Mère.

Quand Rémi reprend ses esprits, le pavillon est métamorphosé. De joyeux lurons échangent des plaisanteries autour des tables aux nappes de couleurs vives, mélange des voiles de la femme et des habits du messager. Bonheur sans prétention. Juste celui d’être ensemble. Lui se trouve assis avec ses amis. Étonné, mais heureux. Il les entend discuter du vol du siècle. Il aimerait leur raconter une autre histoire : celle d’une femme obèse, porteuse d’humains qui la maltraitent. Il aimerait leur dire que ce diamant était le cœur de la Terre. La Mère. Il aimerait leur dire qu’un instant avant, l’Oasis n’était qu’une bâtisse abandonnée… Mais qui le croirait ?

Plus tard, quand il sort du pavillon, Rémi aperçoit, au loin, le messager et son ours. Il leur fait signe. Le bonhomme sourit. L’animal grogne.

Du vol plané pour une nouvelle vocation

1)Je m’approche du bord, ne pas renoncer, encore un pas, le vide, la boule au ventre et cette sensation grisante de la vitesse sur mon corps, puis plus rien ; je flotte au-dessus du village, à la place de mes bras, des ailes immenses, le sol n’est pas loin, mais impossible de m’écraser avec ces fichus appendices ; en bas, une petite fille, crie, veut des ailes comme moi, je descends et la prends sur mon dos, me découvrant ainsi une nouvelle raison de vivre.

2)Je m’appelle Gédéon, 40 ans, sans allocations chômage depuis un mois et sans femme ; plus de raison de vivre: je m’élance du haut du clocher du village, attend le choc contre le sol… qui ne vient pas, à cause d’une fée minuscule qui m’a équipé d’ailes immenses impossibles à replier ; incapable de tomber, je vole au-dessus du village, quand une petite fille me montre du doigt ; elle veut des ailes comme moi ; je descends et la prend sur mon dos pour faire un tour, découvrant ainsi un nouveau plaisir.

3) Un homme grimpe en haut du clocher d’une église, puis s’élance dans le vide; mais juste avant de toucher le sol, des ailes lui poussent instantanément ; alors qu’il survole le village, une petite fille, dans la rue, crie qu’elle veut des ailes comme le monsieur ; celui-ci descend, la prend sur son dos et s’envole au-dessus du village.

4) Quand Gédéon, chômeur en fin de droit sauta du clocher de son village pour se suicider, la fée Arielle, mandatée par le gouvernement des invisibles pour sa protection dès sa naissance, était en train de repasser ses ailes froissées ; affolée, n’étant plus à même de respecter les consignes de sa hiérarchie, elle fit la première chose qui lui traversa l’esprit : remplacer les bras de l’homme par d’immenses ailes ; dans la rue, une petite fille, marchant le nez en l’air, avait tout vu et avait hurlé qu’elle voulait les mêmes ; quand Gédéon entendit l’enfant, il descendit pour prendre la petite sur son dos, à l’insu de sa maman, plongée dans la rédaction de sms; le chômeur retrouva ainsi le goût de vivre, grâce à une fée loufoque et une petite fille. 

5) Bientôt terminé, fini le chômage, plus besoin de courir après l’argent ; je prends mon envol du haut du clocher de l’église, la vue est si belle… je souris au paradis qui se rapproche, mais une fée surgit devant moi… et me voilà équipé d’une paire d’ailes; adieu le paradis, une larme reste un instant suspendue au bord de ma paupière, vite séchée, vite oubliée, quand j’aperçois cette fillette qui me tend les bras ; je plonge vers elle et la fais grimper  sur mon dos ; bonjour la vie, me revoilà.

6) Je ne sais pas ce qui m’a pris de prendre cette môme avec moi ; elle traîne les pieds en rêvassant, toujours le nez en l’air, je n’en peux plus, la tire par la main pour qu’elle se presse ; alors quand elle me dit qu’un monsieur, dans le ciel, a des ailes, je ne cherche pas à argumenter, et pour qu’elle me fiche la paix, je dis « oui » à tout, jusqu’à ce qu’elle s’envole sur le dos de cet individu, un peu louche, me laissant bouche-bée… puis paniquée.

7) Mesdames et Messieurs les jurés, si Arielle, une fée d’une exceptionnelle droiture, a usé de sa poudre magique – et non abusé, comme le prétend Monsieur le procureur – pour éviter à Gédéon, chômeur en fin de droit, de s’écraser à terre, après avoir tenté de se suicider du haut du clocher, ce n’est pas pour nuire à la très honorable Déesse de la Mort – qui était, certes, en droit d’attendre l’âme de Gédéon, selon la destinée qui était la sienne – ni pour soustraire cet homme à son destin ; en effet, ma cliente, qui, au demeurant, a toujours suivi scrupuleusement les directives de sa profession, et dont la carrière irréprochable est reconnue par ses paires – ce dont, j’espère, vous tiendrez compte dans votre verdict – a usé de sa poudre magique uniquement pour préserver la destinée d’une fillette qui, si elle avait été témoin de ce suicide, aurait été traumatisée et n’aurait pas pu accomplir sa propre destinée ; ainsi, contrairement à ce que Monsieur le procureur a prétendu, c’est pour préserver les Ecrits célestes, qui prédisaient un destin exceptionnel à la fillette, que ma cliente a usé de sa poudre magique.

8) Arielle, la fée, relit une fois encore sa mission du jour : Gédéon, chômeur en fin de droit, va se suicider du haut du clocher de son village, elle doit le persuader de renoncer à son projet ; mal organisée, anxieuse, Arielle répète plusieurs fois les arguments à lui présenter, quand elle perçoit une vibration dans sa baguette – c’est le signal que Gédéon est en haut du clocher – Arielle se précipite vers son protégé qui s’élance dans le vide – trop tard pour le convaincre ; paniquée, Arielle jette sur le corps qui chute un zeste de poussière magique, à n’utiliser qu’en dernier recours, – sauf que, pour Arielle, c’est devenu une habitude – et Gédéon se retrouve affublé d’immenses ailes non rétractibles ; décontenancé, il plane au-dessus du village, jusqu’au moment où une fillette hurle qu’elle veut des ailes comme lui ; il descend alors pour la prendre sur son dos, et se trouve une nouvelle vocation, tandis qu’Arielle s’apprête à affronter son énième conseil de discipline.

9) Je vais me foutre en bas du clocher, à cause de ces connards qui m’ont mis au chômage ; je ricane en tombant ; mais voilà qu’une sorte de moucheron, avec une baguette, tourne autour de moi, j’essaie de le chasser, pour rien, et je flotte dans les airs, affublé d’ailes immenses et dégoûtantes ; en bas, une petite fille hurle qu’elle veut les mêmes que moi – cette idiote me casse les oreilles; je descends, j’adresse un sourire mielleux à la gosse, la prends sur mon dos, sous le regard bienveillant de la maman, et je pars en flèche vers le ciel, j’enchaîne les loopings, l’autre hurle, vide ses tripes sur moi, mais je m’en fou, moi, je prends mon pied, et puisque je peux pas mourir, je deviendrai la terreur de ces saletés de mômes ; pas mal, ces ailes, merci, le moucheron.

Le livre oublié

1ère version avec uniquement les actions

Un matin à l’aube, après m’être réveillé en sursaut d’un cauchemar, mon père m’a rassuré puis emmené à travers les rues tortueuses de Barcelone. Nous sommes arrivés devant un portail en bois de ce qui ressemblait à un hôtel particulier abandonné.

Il m’a fait promettre de ne rien dire à personne de ce que j’allais voir.

Un homme au nez crochu et au regard d’aigle nous a ouvert la porte et nous a emmenés dans un couloir mal éclairé. Quelques minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés au seuil d’une sorte de gigantesque basilique, avec un plafond en forme de dôme. Il s’y trouvait des centaines de bibliothèques chargées de livres.

  • Voici le cimetière des livres oubliés, m’a dit mon père. Chaque livre a une âme. Celle de celui qui l’a écrit et de ceux qui l’ont lu. Ce lieu est un mystère, un temple qui existe depuis très longtemps. Mon père m’y a emmené quand j’avais ton âge. Cet endroit protège les livres oubliés. Lorsqu’un ouvrage disparait, lorsque plus personne ne s’en souvient, nous, les gardiens de ce lieu, faisons en sorte qu’il y parvienne. Il attend là qu’un nouveau lecteur le découvres. Toi, Daniel, tu vas pouvoir en adopter un. Chaque personne qui vient ici pour la première fois peut choisir un livre pour qu’il reste vivant à jamais.

Pendant une demi-heure j’ai déambulé dans les couloirs de la bibliothèque. J’ai fini par trouver celui que j’allais adopter, au bout d’un rayon, qui était intitulé « L’ombre du vent » de Julian Carax.

Version 2

Un matin, après m’être réveillé en sursaut d’un cauchemar, j’ai vu mon père arriver en courant pour me rassurer. M’assurer que ma mère resterait à jamais dans son cœur. Qu’il avait de la mémoire pour deux. Je devinais son regard tourné vers le passé, tandis que le mien l’était vers l’avenir.

Il m’a fait lever. Tôt. Trop tôt pour un petit garçon comme moi. Dans la brume et les rues matinales, désertes de chats. Mais il est des choses que l’obscurité met en lumière. Qui se voient mieux la nuit.

Il m’a entraîné à travers la ville aux rues étroites et tortueuses, encore balbutiantes de sommeil. Nous sommes arrivés devant un portail en bois de ce qui ressemblait à un hôtel particulier abandonné. Il m’a fait promettre de ne rien dire à personne de ce que j’allais découvrir.

  • Pas même à ton meilleur ami.

Un homme aux cheveux gris  et au nez crochu a ouvert. Aucune émotion dans son regard d’aigle. Il nous a laissé passer, sans rien dire. Il connaissait mon père, savait pourquoi j’étais là, alors que je l’ignorais.

Le couloir mal éclairé résonnait des battements de mon cœur et de mes pas. La pénombre imprégnait mon corps de la magie de ces lieux. Soudain, une gigantesque basilique surgit à l’improviste, avec un plafond en forme de dôme et des centaines de bibliothèques gavées de livres jusqu’à l’indigestion. Elles couraient en un labyrinthe d’escaliers, de tunnels, de petits ponts et de couloirs.

  • Voici le cimetière des livres oubliés, a dit mon père.

Quelques silhouettes flottaient au hasard des rayonnages. Alchimistes des livres anciens, comme mon père, et magiciens, garants de secrets ignorés du monde.

Mon père m’a fixé avec intensité.

  • Chaque livre a l’âme de celui qui l’a écrit et de ceux qui l’ont lu. Ce temple des livres oubliés existe depuis très longtemps. Mon père m’y a emmené à ton âge. Lorsqu’un livre disparait, nous, les gardiens de ce lieu, faisons en sorte qu’il y parvienne. Il attend qu’un nouveau lecteur le découvre.

Il s’est arrêté un instant avant de reprendre :

  • Toi, Daniel, tu peux en adopter un. Choisis un livre pour qu’il reste en vie à jamais et t’accompagne.

J’ai déambulé dans le labyrinthe au hasard de ces orphelins en quête de parents. Perdu. Ne sachant lequel m’était destiné ou lequel m’avait choisi.  Soudain, je l’ai aperçu au bout d’un rayon avec sa reliure de cuir vieilli et ses lettres qui luisaient dans la pénombre. Il m’attendait. Je m’en suis approché et en ai lu le titre à voix basse : « L’ombre du vent » de Julian Carax.

Les mensonges des grands

Arthur est un petit garçon comme beaucoup d’autres. Il est très curieux et n’aime pas se coucher tôt, même s’il était fatigué. Il adore voir des films. Le soir, il n’a pas le droit de rester avec son papa et sa maman.

Parfois, il rejoint, dans sa chambre, Jessica, sa grande sœur de 15 ans. Ils regardent ensemble des films sur l’ordinateur, à l’insu de leurs parents. De temps en temps, ils s’inventent des aventures et ils jouent à espionner les adultes. Arthur est devenu très fort à ce jeu-là.

Un soir, alors qu’il n’arrive pas à s’endormir, il retrouve Jessica pour voir un film. A peine ont-ils commencé à le regarder que la sonnette à l’entrée tinte. Surprise, Jessica éteint l’ordinateur et tend l’oreille. Elle ouvre la porte de sa chambre tout doucement. Son frère se colle derrière elle.

  • C’est qui ?
  • Je ne sais pas.

Après un moment, Jessica referme la porte.

  • C’est la voisine d’en haut. Elle veut que papa aille chez elle.
  • Pourquoi ?
  • Je n’ai pas compris.

Jessica s’interrompt un instant, puis elle fait un clin d’œil à Arthur.

  • Ça te dirait qu’on les espionne ?

Content, Arthur frappe dans ses mains. Les deux complices rient. Ils enfilent leurs pantoufles. Au moment où ils entendent la porte d’entrée se refermer, ils sortent, sans se faire voir de leur mère qui regarde la télévision. Jessica laisse la porte d’entrée entrebâillée. Arthur glousse de plaisir.

La voisine, Mme Raman, habite tout en haut de l’immeuble. La sœur et le frère grimpent les marches sans faire de bruit. La porte de l’appartement est entrouverte. Jessica se faufile à l’intérieur, suivie d’Arthur. Ils entendent des éclats de voix dans la chambre à coucher. Ils se rapprochent et Jessica jette un coup d’œil dans la pièce.

Sur le lit, il y a un homme étendu, tout nu. Surprise, Jessica laisse échapper un rire nerveux. Son père, médecin, est en train de l’ausculter.

  • Il est mort, dit son père.

Jessica se retourne vers son frère. Elle est pâle.

  • Viens, on s’en va.
  • Qu’est-ce qu’il a dit ?
  • Rien.
  • Je veux voir, moi aussi.
  • Non, c’est pas possible.
  • Je veux voir, hurle encore Arthur qui échappe à sa sœur.

Il se précipite dans la chambre.

  • Qu’est-ce que vous faites là ? demande leur père, quand il voit ses enfants.
  • C’est ma faute, murmure Jessica.
  • Il a quoi le monsieur ? Pourquoi il est tout nu ?
  • Il est mort, murmure Jessica.
  • Mais non ! intervient vivement le papa. Il est juste un peu fatigué. Je vais le rhabiller et il se sentira mieux. Rentrez à la maison maintenant.

Jessica prend la main de son frère et l’entraîne.

Au moment où ils sortent de l’appartement, ils aperçoivent le mari de la voisine en bas de la cage d’escaliers.

  • Il faut que j’aille les avertir, chuchote Jessica.
  • Pourquoi ?
  • Parce que le Monsieur malade était tout nu sur le lit.
  • Je comprends pas.
  • Le Monsieur ne devait pas être là et le mari sera fâché.
  • Pourquoi ? Il ne l’aime pas ?
  • Je t’expliquerai plus tard.

Jessica retourne dans l’appartement, suivie d’Arthur. Son père et la voisine ont rhabillé l’homme. Ils sont en train de l’asseoir sur le divan, mais il tombe sans arrêt sur le côté. Ils essaient de le coincer entre des coussins.

  • Le mari de la voisine est dans l’escalier, intervient Jessica.

Alors que l’ami de la voisine s’incline lentement sur le côté, le papa d’Arthur le retient discrètement pour éviter qu’il tombe, tandis que le mari entre dans l’appartement. Il est surpris d’y trouver tant de monde.

  • J’étais chez moi, à discuter avec mon ami, médecin, ici présent, intervient le papa, quand votre femme m’a téléphoné. Elle n’était pas bien. Je me suis précipité pour l’ausculter. Votre femme s’est sentie mieux, mais mon confrère a fait un malaise. Pourriez-vous m’aider à le porter dans ma voiture ? Je vais l’accompagner à l’hôpital.

Arthur est stupéfait d’entendre son papa mentir. C’est vraiment étrange. Ses parents le grondent très fort, quand il dit des mensonges. Le monde des adultes est-il donc différent de celui des enfants ? Les mensonges des grands sont-ils moins importants que ceux des petits ? Le petit garçon ne peut s’empêcher de demander.

  • Pourquoi tu dis que le monsieur tout nu est ton ami ?

Le père d’Arthur devient tout blanc, tandis que l’homme sur le divan tombe lentement sur le côté. Jessica saisit son frère par la main et l’entraine hors de l’appartement.

  • Pourquoi papa a dit des mensonges ?
  • Le monde des adultes est plus compliqué que celui des enfants. Le Monsieur était le bon ami de la voisine. Son mari aurait été fâché s’il l’avait su.
  • Alors quand je serai grand je pourrai dire tous les mensonges que je veux ?
  • Non, mais parfois la vérité n’est pas toujours bonne à dire et fait plus de mal que les mensonges.

 

Hiver meurtier

 Je l’ai tuée. Je ne pouvais pas la laisser me faire ça.

Quand j’ai reçu l’appel de Saturnin il y a quelques jours, j’ai été surpris. Ça faisait un bail. Saturnin, c’est mon contact à la police et c’est aussi mon pote. Moi, je suis journaliste à la rubrique locale de mon canard. Un fait divers marrant pour moi qu’il m’a dit. Enfin marrant. Pas tellement. Deux vieilles qui ont été retrouvées mortes par le mari d’une des deux. J’avais pas trop envie de sortir. Il y avait un vent à décorner les bœufs et ça caillait. Mais ça faisait un moment que je n’avais pas trouvé de sujet original. Alors, j’ai sauté dans ma voiture.  C’était à 10 kilomètres de la rédaction. Dans une ferme un peu paumée.

Sur place, il y avait trois flics, dont mon pote qui est le chef. Le toubib était déjà parti.

Pour lui, tout était clair. La première femme, Raymonde, morte de plusieurs piqûres d’abeille. Elle était allergique. J’ai trouvé bizarre de se faire piquer par des abeilles en plein hiver. La deuxième, Agathe, crise cardiaque, quand elle a vu sa copine mourir. Les deux corps avaient été déjà évacués. Dans le salon, il y avait, debout dans un coin, le mari et le fils d’Agathe, Au pied du divan, un chien qui gémissait. Sur la table, une théière, deux tasses, des biscuits et des dattes. Saturnin s’approcha de moi.

— Qu’est-ce que tu en penses, Victor ?

— Qu’il faudrait faire soigner ce chien. Il a pas l’air bien.

— Votre clebs, c’est normal qu’il soit comme ça ? a demandé Saturnin au mari.

Philippe Tardi, le visage fermé, s’est approché puis agenouillé près du chien.

—Il a dû manger un truc qui passe pas.

C’est sa réflexion qui m’a mis la puce à l’oreille. Et si ce qui avait l’air d’un malheureux concours de circonstances n’en était pas un ? Quand un des agents a voulu boulotter un biscuit, mon pote l’en a empêché. Apparemment, il pensait comme moi.

Pour le cabot, c’était trop tard. Il a fini comme Agathe.

On s’est regardés, Saturnin et moi. Tout devenait soudain suspect. De coïncidences surprenantes, on passait à soupçon d’homicide. Et de veuf éploré, le mari devenait suspect. Le fils aussi.

— Il faudrait faire analyser ce qu’il y a sur la table, qu’il a dit à ses agents.

Évidemment, Saturnin a commencé par interroger le mari et le fils. Histoire de voir ce qu’ils avaient dans le ventre. Les questions habituelles, quoi. Philippe Tardi laissait entendre qu’il avait une vie de rêve à la campagne avec son fils Léonard. Il était viticulteur. A la ferme, il n’y avait qu’une employée de maison. Le fils vivait là. Il était apiculteur et possédait une dizaine de ruches. Quand Saturnin lui a demandé pour les abeilles, il a dit qu’elles ne quittaient pas les ruches. Trop froid.

— Et comment ça se fait que, comment elle s’appelle déjà, l’autre femme… ?

— Raymonde ?

— Oui, c’est ça. Comment ça se fait qu’elle se soit fait piquer ?

— Je ne sais pas.

Raymonde était une amie d’Agathe. Elle l’avait rencontrée, quand elles étaient étudiantes. Puis elles s’étaient perdues de vue. La première avait terminé ses études et avait fait carrière. La seconde s’était mariée et était restée femme au foyer. Elles se sont retrouvées un an auparavant, par hasard.

Je les ai observés, le père et le fils, pendant l’interrogatoire. Ils avaient l’air mal à l’aise. Ils cachaient quelque chose. Leur vie idéale ne l’était peut-être pas tant que ça. Quand on a interrogé l’employée de maison, on en a eu la confirmation.

— Madame et Monsieur ont toujours été bien avec moi. De temps en temps, ils se disputaient. Comme tout le monde. Et le fils. Toujours poli.

— Ces derniers temps, vous n’avez rien remarqué de différent ? a demandé Saturnin.

— Je sais pas… Un jour Madame a donné une gifle à Monsieur. C’était la première fois.

— Vous savez pourquoi ils se disputaient ?

— Non, j’écoute pas.

J’ai trouvé le moyen de la tuer, sans me faire prendre.

On a attendu deux jours pour l’analyse du goûter. C’était les dattes qui étaient empoisonnées. Évidemment, on en a déduit que le mari était coupable. Saturnin est retourné l’interroger. Tardi a admis les disputes, mais il a juré – croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer – qu’il l’avait pas tuée. Il a dit qu’elle était jalouse, parce qu’il discutait avec sa copine, Raymonde.

— Vous étiez amants ? a demandé mon pote.

Il n’a rien répondu. Mais c’était clair. Il avait l’occasion et le mobile. Sa femme avait tout deviné et lui, il voulait changer d’air. Pas de bol, sa maîtresse meurt, piquée par une abeille. Il n’a pas pu profiter de son crime. Fin de l’histoire. Saturnin l’a embarqué. Il l’a encore cuisiné quelques jours, mais le bougre n’a rien avoué.

J’ai quand-même commencé à écrire mon article. Sans conviction. J’étais encore loin de l’avoir terminé quand Saturnin m’a appelé.

— C’est pas lui qui l’a tuée.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Les dattes. Elles ne viennent pas d’un supermarché standard, mais d’un petit magasin bio en ville. Et, il n’y est jamais allé. C’est la propriétaire qui m’a dit. Elle connait tous ses clients. Par contre, quand je lui ai montré la photo de Raymonde, elle l’a tout de suite reconnue. C’était une cliente régulière.

— Ce serait elle la coupable ?

— Peut-être. Mais on n’en sait rien. Probable qu’elle a toujours été amoureuse de lui. On a fouillé son appartement et on a rien trouvé. Aucune preuve.

— Après tout c’est pas important. De toute manière, Raymonde ne sera jamais jugée… »

Elle m’a dit qu’elle était allergique aux piqûres abeilles. C’était simple. Il m’a suffi d’en transporter quelques-unes à l’intérieur. Elles ont fait le travail. Je ne pouvais pas prévoir que Raymonde avait eu la même idée que moi. Elle a choisi le poison. Pas très subtil. C’est elle qui a laissé tomber Philippe il y a 45 ans. Je me demande bien pourquoi, si c’était pour me le reprendre. Elle ne pouvait pas m’en vouloir de l’avoir épousé. Au lieu de finir ma vie avec mon mari, je vais souffrir l’enfer éternel en compagnie de cette voleuse d’homme.

Incompatibles

Quand je l’ai vue (quand je dis. « vue », ce serait plutôt une vue de l’esprit) pour la première fois, j’ai pensé qu’elle était bizarre. Elle crachait ses paroles, comme si elles la dégoûtaient. Pour quelle raison maltraitait-elle pareillement tous ces mots ?

Je ne saurais dire ce qu’elle a raconté ce jour-là. Je ne me souviens que de ce chuintement désagréable. Quand elle a conclu son discours par : « Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? », je n’ai pu m’empêcher de lui répondre : « Moi non plus, je n’aime pas les gens qui crachent sur le trottoir. »

La deuxième fois, j’ai tout de suite reconnu son parfum qui l’avait précédée  (mon odorat,  lui, ne m’a jamais fait défaut). Elle sentait vraiment très bon. Je voulais absolument me faire pardonner. L’ami qui nous avait organisé cette rencontre m’avait dit qu’elle était formidable. Il savait que j’étais célibataire et que je rêvais d’amour.

J’ai suivi les effluves de son parfum et j’ai fini par la trouver cachée derrière un arbre de la maison de mon ami.

Je me suis maladroitement excusé lui expliquant que j’étais préoccupé. Ma mère venait de mourir, lui ai-je dit. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour la retenir.  Elle, Julie, a trouvé la raison valable. Elle a recommencé à parler. Je l’ai écoutée pendant deux longues minutes, puis, malgré tous mes efforts, je n’ai plus entendu que le chuintement de ses mots postillonnés.

Quand enfin elle s’est tue, j’ai poussé un soupir de soulagement qui ne lui a pas échappé. Elle n’a pas osé me demander ce que j’en pensais. On est restés face à face. Muets. Tout à coup, elle a ouvert son sac à main à la recherche d’un objet. Pendant un instant, j’ai divagué, pensé qu’elle m’en voulait et allait en sortir un pistolet.

Mais elle a dégainé son téléphone portable, sur lequel elle s’est mise à tapoter à une vitesse déconcertante. Puis elle a enclenché le lecteur oral automatique de l’appareil. La voix mécanique était plus agréable que celle de Julie.

« Je sais que ma voix est bizarre. C’est parce que je suis sourde. Je pensais qu’avec vous ce serait différent. Mais c’était stupide. Avec vous, cela ne pouvait être que pire. »

Elle est partie, sans que j’aie rien fait pour la rassurer. Mon ami croyait que nos handicaps respectifs nous rapprocheraient. En réalité, ils nous ont éloignés. Nous étions incompatibles.

2ème version

Quand ma fiancée m’a présenté sa meilleure amie, Julie, j’ai tout de suite pensé qu’elle était faite pour mon pote, François. Elle est jolie, intelligente, drôle et ne se prend pas au sérieux. Jolie, c’est pas trop important, parce qu’il est aveugle. Mais il est essentiel qu’une femme sente bon. Comme Julie. Cependant, elle a un défaut: sa voix. Julie est sourde de naissance et elle porte un appareil auditif. Du coup, elle parle bizarrement.

Pour surmonter cet écueil, je leur organise un rendez-vous près d’une cascade. Pour atténuer l’effet de sa voix. Curieux, je me cache derrière un rocher, pour voir si ma stratégie fonctionne.

Julie ouvre la bouche, dit à peine quelques mots que je vois mon François se raidir. C’est tout juste s’il ne se bouche pas les oreilles. C’est un fiasco. Quand elle lui demande : « qu’est-ce que vous en pensez » et qu’il répond : « Moi non plus je n’aime pas les gens qui crachent sur le trottoir », j’ai honte pour lui. Elle lui parlait de ses études de philosophie.

Quand je retrouve François un peu plus tard, il reconnaît l’échec de cette première rencontre.

– Je suis désolé, mais franchement, elle crachait ses phrases, comme si elles la dégoûtaient. Je n’ai pas réussi à l’écouter. Le pire, c’est cette cascade qui amplifiait tout.

Là, j’avais merdé… moi qui croyais que ça aiderait… Il n’ose pas me raconter les détails. Finalement, je lui avoue qu’elle est sourde. Quand il réalise sa méprise, il pâlit. C’est tout juste si je ne dois pas le retenir de tomber. Et moi qui en rajoute une couche :

– Fais un effort ! Elle est géniale.

Évidemment, il accepte de la revoir. Par contre, je suis moins sûr que Julie soit d’accord.

Elle a certes flashé sur François, mais ne veut plus en entendre parler. Ma fiancée finit par l’amadouer en lui racontant qu’il est sujet à des angoisses soudaines et qu’il s’enferme parfois dans son monde, en pensant à sa mère décédée, mais qu’il est vraiment génial.

Cette fois, le lieu de rencontre est le jardin de la maison de mes parents. Tranquille, sans bruit parasite.

Sauf qu’un rossignol se met à chanter quand Julie ouvre la bouche. L’horreur. Le contraste est trop fort. Caché derrière un arbre, un peu plus loin, je vois mon pote se contorsionner, tiraillé par l’envie d’entendre l’oiseau chanter et celui de se boucher les oreilles, à cause de Julie. Ils sont vraiment incompatibles.

Je songe à m’éclipser, quand Julie s’interrompt au milieu d’une phrase. Elle a dû, elle aussi, réaliser l’attitude de François. Je la vois fouiller dans son sac. J’imagine le pire. Un crime passionnel avant la passion. Elle va sortir un pistolet, je veux me précipiter pour protéger mon ami au péril de ma vie, quand je la vois dégainer son téléphone portable. Elle tape sur le clavier à toute vitesse. Est-ce qu’elle a compris que François est aveugle et ne pourra pas lire son message ? Quand elle a terminé, elle enclenche le lecteur vocal. Je dois admettre que la voix mécanique est nettement plus agréable que la sienne. « Je sais que ma voix est bizarre. Je pensais qu’avec vous ce serait différent. Mais c’était stupide. Cela ne pouvait être que pire. » Des larmes dégringolent silencieusement le long de ses joues. François ne dit rien. Elle s’apprête à partir, mais il la retient pas le bras. Il hume son parfum, avance sa main vers son visage, l’explore du bout des doigts, goûte ses larmes, puis dépose un baiser léger sur ses lèvres.

– J’inventerai pour vous un appareil qui rendra votre voix plus belle que celle du rossignol.

Elle sourit comme un arc-en-ciel à travers ses larmes. Je sais que François tiendra parole, car il est à la fois informaticien et musicien.

Jonathan Livingston le Goéland (resserrement)

Jonathan (2ème version)

Le soleil n’était pas encore levé quand les bateaux de pêche quittèrent le port. Mille goélands se précipitèrent à leur suite pour se disputer les restes de poisson que les pêcheurs rejetaient à l’eau.

Quelques centaines de mètres plus loin, un goéland ne participait pas au petit déjeuner matinal. Lui, ce qui l’intéressait avant toute chose, c’était de voler. Inlassablement, il testait différentes techniques de vols. Jonathan montait de plus en plus haut, puis descendait en piqué pour augmenter sa vitesse. Incapable de contrôler son vol, il finissait toujours par décrocher et tomber comme une pierre dans l’océan.

Un jour, après l’une de ses nombreuses tentatives infructueuses, désespéré, alors qu’il songeait à renoncer, une idée surgit dans son esprit. C’est évident, il me suffit de réduire la taille de mes ailes, avant de piquer ! Une telle découverte changera la vie de la tribu. Jonathan en était certain. Testant sa nouvelle technique, il manqua de percuter un groupe de goélands réunis autour d’un bateau de pêche.

Quand il atterrit un peu plus tard et découvrit tous les goélands rassemblés en cercle sur la plage, Jonathan pensa qu’ils allaient le féliciter pour ses prouesses.

– Jonathan, place-toi au milieu du cercle en signe de honte.

Le jeune goéland crut avoir mal entendu. N’ont-ils pas vu de quoi je suis capable ? Ne comprennent-ils pas que la vie des goélands va changer grâce à mes découvertes ? Personne ne l’écouta. Triste, frustré, il quitta son clan et se dirigea vers les falaises lointaines, où il devait s’exiler.

Durant tout le reste de sa vie, Jonathan continua à améliorer ses capacités de vol, pour son propre bien-être. Il vivait en solitaire, mais heureux. Son seul regret : ne pas avoir pu partager ses découvertes.

Un soir, deux goélands magnifiques et lumineux surgirent à ses côtés pour l’aider à quitter sa vie terrestre vie. Ils grimpèrent de plus en plus haut pour rejoindre un nouveau monde. Le corps de Jonathan changea pour devenir aussi brillant que ceux de ses accompagnateurs. Ils le laissèrent sur une plage où une douzaine de goélands s’exerçaient à voler. En les voyant, Jonathan réalisa qu’il avait encore beaucoup à apprendre.

Pendant un certain temps, vivant l’exaltation de nouveaux apprentissages, il oublia sa vie terrestre et le clan qui l’avait exclu. Jonathan progressait rapidement. Peu à peu, il comprit qu’il n’était pas au paradis, comme il l’avait cru en arrivant. Prenant son courage à deux pattes, il s’en alla retrouver Chiang, l’Ancien, pour lui demander ce qu’était le paradis.

– Le paradis n’est pas un lieu. C’est un état intérieur de perfection. Mais sache que ni le temps et ni l’espace n’existent. Tu imagines qu’il y a des limites à la vitesse, alors qu’il n’y en a pas.

Sur ces mots, Chiang disparut pour apparaître cent mètres plus loin, puis revenir de la même manière près de Jonathan, stupéfait. Immédiatement, l’apprenti goéland voulut apprendre cette nouvelle technique.

– Il suffit de t’imaginer là où tu le souhaites. Tu ne dois pas te laisser limiter par ton corps.

Pendant des jours et des jours, Jonathan s’exerça. Il restait debout sur la plage pendant des heures, les yeux fermés. Mais rien ne se passait.

Puis un jour, il comprit soudain l’être parfait qui sommeillait en lui. Quand il rouvrit les yeux, il se trouvait dans un autre monde, avec Chiang à ses côtés. Heureux.

Jonathan continua à travailler avec son maître la vitesse absolue, cherchant à atteindre plus précisément les lieux visés. Puis il se mit à étudier la bonté et l’amour.

Cependant, au fur et à mesure qu’il pratiquait cet art, il songeait à son ancien clan. N’y aurait-il pas là-bas un goéland qui avait soif d’apprendre à voler et qu’il pourrait aider ?

Fletcher le goéland volait à tire d’ailes vers les falaises lointaines. Triste, humilié. Les autres goélands n’ont pas compris l’importance du vol. Il a été exclu injustement. Comment peuvent-ils être aussi bornés ?

C’est alors qu’il perçut une voix résonnant dans sa tête. A ses côtés volait un magnifique goéland.

– Veux-tu apprendre à voler et retourner aider les tiens ensuite ?

Fletcher, sans hésiter, suivit Jonathan, heureux d’apprendre.

Bientôt cinq autres élèves se joignirent à Fletcher pour apprendre les techniques de vol les plus pointues, sous la direction inflexible, mais remplie de bonté, de Jonathan. Chaque soir, après l’entrainement, Jonathan leur parlait encore.

– Le vol est un moyen d’atteindre sa véritable nature.

Parfois, il leur parlait d’amour, de leur corps qui n’était qu’une projection de leur pensée. Mais ils ne le comprenaient pas.

Après quelque temps, Jonathan décida de retourner vers le clan avec ses élèves.

Lorsque les sept goélands atterrirent sur la plage, les anciens interdirent à quiconque de leur adresser la parole et de les approcher.

Durant la nuit cependant, quelques jeunes oiseaux s’approchaient des nouveaux venus pour écouter Jonathan. Au matin, ils s’en allaient rejoindre le reste du clan, comme si de rien n’était. De jour en jour, le groupe des auditeurs s’agrandit. Plus aucun goéland ne se cachait.

Jonathan expliquait les techniques de vol, mais parlait aussi de liberté et de perfection.

Fletcher se mit à enseigner à son tour. Le soir, après les cours, il retrouvait son ami Jonathan pour discuter et raconter ce qui se disait de lui dans le clan.

– Tu serais le fils du Grand Goéland lui-même.

Peu de temps après cet échange, Jonathan, estimant Fletcher prêt à reprendre le relais, s’envola vers de nouveaux horizons pour aider d’autres exclus.

Seul, face à ses élèves, Fletcher commença :

– Il faut que vous compreniez d’abord que l’objectif ultime du vol est de découvrir le véritable goéland qui est en vous, que votre corps n’est que la projection…

Fletcher s’interrompit. Les jeunes goélands n’étaient pas encore prêts à entendre ce message. C’est à ce moment-là qu’il comprit que Jonathan n’était pas plus d’essence divine que lui-même et que la liberté totale était en chacun.