Du vol plané pour une nouvelle vocation

1)Je m’approche du bord, ne pas renoncer, encore un pas, le vide, la boule au ventre et cette sensation grisante de la vitesse sur mon corps, puis plus rien ; je flotte au-dessus du village, à la place de mes bras, des ailes immenses, le sol n’est pas loin, mais impossible de m’écraser avec ces fichus appendices ; en bas, une petite fille, crie, veut des ailes comme moi, je descends et la prends sur mon dos, me découvrant ainsi une nouvelle raison de vivre.

2)Je m’appelle Gédéon, 40 ans, sans allocations chômage depuis un mois et sans femme ; plus de raison de vivre: je m’élance du haut du clocher du village, attend le choc contre le sol… qui ne vient pas, à cause d’une fée minuscule qui m’a équipé d’ailes immenses impossibles à replier ; incapable de tomber, je vole au-dessus du village, quand une petite fille me montre du doigt ; elle veut des ailes comme moi ; je descends et la prend sur mon dos pour faire un tour, découvrant ainsi un nouveau plaisir.

3) Un homme grimpe en haut du clocher d’une église, puis s’élance dans le vide; mais juste avant de toucher le sol, des ailes lui poussent instantanément ; alors qu’il survole le village, une petite fille, dans la rue, crie qu’elle veut des ailes comme le monsieur ; celui-ci descend, la prend sur son dos et s’envole au-dessus du village.

4) Quand Gédéon, chômeur en fin de droit sauta du clocher de son village pour se suicider, la fée Arielle, mandatée par le gouvernement des invisibles pour sa protection dès sa naissance, était en train de repasser ses ailes froissées ; affolée, n’étant plus à même de respecter les consignes de sa hiérarchie, elle fit la première chose qui lui traversa l’esprit : remplacer les bras de l’homme par d’immenses ailes ; dans la rue, une petite fille, marchant le nez en l’air, avait tout vu et avait hurlé qu’elle voulait les mêmes ; quand Gédéon entendit l’enfant, il descendit pour prendre la petite sur son dos, à l’insu de sa maman, plongée dans la rédaction de sms; le chômeur retrouva ainsi le goût de vivre, grâce à une fée loufoque et une petite fille. 

5) Bientôt terminé, fini le chômage, plus besoin de courir après l’argent ; je prends mon envol du haut du clocher de l’église, la vue est si belle… je souris au paradis qui se rapproche, mais une fée surgit devant moi… et me voilà équipé d’une paire d’ailes; adieu le paradis, une larme reste un instant suspendue au bord de ma paupière, vite séchée, vite oubliée, quand j’aperçois cette fillette qui me tend les bras ; je plonge vers elle et la fais grimper  sur mon dos ; bonjour la vie, me revoilà.

6) Je ne sais pas ce qui m’a pris de prendre cette môme avec moi ; elle traîne les pieds en rêvassant, toujours le nez en l’air, je n’en peux plus, la tire par la main pour qu’elle se presse ; alors quand elle me dit qu’un monsieur, dans le ciel, a des ailes, je ne cherche pas à argumenter, et pour qu’elle me fiche la paix, je dis « oui » à tout, jusqu’à ce qu’elle s’envole sur le dos de cet individu, un peu louche, me laissant bouche-bée… puis paniquée.

7) Mesdames et Messieurs les jurés, si Arielle, une fée d’une exceptionnelle droiture, a usé de sa poudre magique – et non abusé, comme le prétend Monsieur le procureur – pour éviter à Gédéon, chômeur en fin de droit, de s’écraser à terre, après avoir tenté de se suicider du haut du clocher, ce n’est pas pour nuire à la très honorable Déesse de la Mort – qui était, certes, en droit d’attendre l’âme de Gédéon, selon la destinée qui était la sienne – ni pour soustraire cet homme à son destin ; en effet, ma cliente, qui, au demeurant, a toujours suivi scrupuleusement les directives de sa profession, et dont la carrière irréprochable est reconnue par ses paires – ce dont, j’espère, vous tiendrez compte dans votre verdict – a usé de sa poudre magique uniquement pour préserver la destinée d’une fillette qui, si elle avait été témoin de ce suicide, aurait été traumatisée et n’aurait pas pu accomplir sa propre destinée ; ainsi, contrairement à ce que Monsieur le procureur a prétendu, c’est pour préserver les Ecrits célestes, qui prédisaient un destin exceptionnel à la fillette, que ma cliente a usé de sa poudre magique.

8) Arielle, la fée, relit une fois encore sa mission du jour : Gédéon, chômeur en fin de droit, va se suicider du haut du clocher de son village, elle doit le persuader de renoncer à son projet ; mal organisée, anxieuse, Arielle répète plusieurs fois les arguments à lui présenter, quand elle perçoit une vibration dans sa baguette – c’est le signal que Gédéon est en haut du clocher – Arielle se précipite vers son protégé qui s’élance dans le vide – trop tard pour le convaincre ; paniquée, Arielle jette sur le corps qui chute un zeste de poussière magique, à n’utiliser qu’en dernier recours, – sauf que, pour Arielle, c’est devenu une habitude – et Gédéon se retrouve affublé d’immenses ailes non rétractibles ; décontenancé, il plane au-dessus du village, jusqu’au moment où une fillette hurle qu’elle veut des ailes comme lui ; il descend alors pour la prendre sur son dos, et se trouve une nouvelle vocation, tandis qu’Arielle s’apprête à affronter son énième conseil de discipline.

9) Je vais me foutre en bas du clocher, à cause de ces connards qui m’ont mis au chômage ; je ricane en tombant ; mais voilà qu’une sorte de moucheron, avec une baguette, tourne autour de moi, j’essaie de le chasser, pour rien, et je flotte dans les airs, affublé d’ailes immenses et dégoûtantes ; en bas, une petite fille hurle qu’elle veut les mêmes que moi – cette idiote me casse les oreilles; je descends, j’adresse un sourire mielleux à la gosse, la prends sur mon dos, sous le regard bienveillant de la maman, et je pars en flèche vers le ciel, j’enchaîne les loopings, l’autre hurle, vide ses tripes sur moi, mais je m’en fou, moi, je prends mon pied, et puisque je peux pas mourir, je deviendrai la terreur de ces saletés de mômes ; pas mal, ces ailes, merci, le moucheron.

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