Danse avec la nuit

Quand son ordinateur s’éteint, Marine pousse un juron qu’une bonne partie des habitants de son immeuble entend. Mais la jeune femme n’en a cure. Après tout, elle doit bien subir des chansons de Noël à longueur de journée. Elle n’a pas remarqué que son portable n’était pas branché. Il est cinq heures du soir, il fait déjà nuit. Elle a l’habitude de travailler dans la pénombre et n’a pas encore allumé la lumière. Elle appuie sur le bouton de sa lampe de bureau… Rien ne se produit. Elle ne peut retenir un nouveau juron. Plus aucun appareil électrique ne fonctionne. La tuile. Pourquoi faut-il que cela se passe aujourd’hui ? Elle est à la veille de réaliser son rêve : diriger le département pour lequel elle s’est donnée corps et âme. Si elle n’envoie pas son rapport d’ici une heure, elle peut faire une croix sur la promotion tant convoitée.

Elle jette un coup d’œil dehors. La panne n’a pas l’air générale. Inutile de chercher une bougie pour s’éclairer. Elle n’en a pas. Trop romantique pour elle. Elle cherche à tâtons son sac à main, posé sur le sol à côté de son bureau, se saisit de son téléphone portable pour appeler sa secrétaire, Betty. Car si Marine est une cadre brillante remplie d’idées, elle n’est dotée d’aucun sens pratique.

Elle compose le numéro. Aucune tonalité. Comment est-ce possible ? La panne d’électricité a-t-elle également touché son smartphone ? Non, évidemment. Quelle sotte je fais. Désemparée, la jeune cadre ne voit plus qu’une solution. Sortir de chez elle et retourner au bureau. Elle qui en était partie pour travailler plus efficacement… Heureusement, elle n’en a que pour un quart d’heure à pied.

Une fois l’ordinateur portable dans sa sacoche, elle se précipite vers la porte de son appartement, enfile son manteau et ses bottes fourrées.  Une écharpe autour du cou. Machinalement, elle se tourne vers le miroir en pied placé à l’entrée. Elle n’y distingue qu’une vague silhouette. Genre fantôme. D’habitude, elle se maquille juste avant de partir. Un fard à paupières et du mascara pour mettre en valeur ses yeux noisette, et un peu de rouge à lèvres. Tant pis pour les retouches.

La rue en bas de chez elle est bordée de cabanes aux guirlandes illuminées. Les gens se pressent, espérant trouver là leurs derniers cadeaux. Marine, elle, achète tout en ligne. Elle ne comprend pas ce besoin de voir et de toucher les objets. Elle étouffe dans cette foule, bouscule ceux qui l’empêchent d’avancer. Qu’est-ce qui m’a pris d’habiter au centre-ville ?

Elle jette, malgré elle, un coup d’œil vers les petits chalets, en repère un qui vend des bougies. Étonnamment, celui-là n’est pas pris d’assaut. Elle s’en approche. Il faudra que j’en achète au retour. Elle s’apprête à repartir quand le vendeur l’aborde. Marine sursaute.

  • Elles sont toutes fabriquées à la main.

Qu’est-ce que cela peut me faire ?

  • J’ai juste besoin de bougies pour m’éclairer. Le reste ça m’est égal, ne peut s’empêcher de rétorquer sèchement Marine.

La jeune femme lève ses prunelles assassines sur l’homme. Mais quand elle croise son regard vert clair et limpide au milieu de son visage cabossé, elle se sent brutalement chavirer. L’impression de plonger dans un océan d’incertitude. Le cœur secoué par une lame de fond. Pendant un instant d’éternité, elle ne parvient pas à se mouvoir. Ses jambes flagellent. Une onde de chaleur la parcourt, tandis que son visage rougit sous la force de ce tsunami. Un souvenir lointain se superpose à la réalité. Premier amour d’enfance. Elle a dix ans. Il en a treize. Ils s’aiment d’un amour éternel. Il veut l’impressionner. Debout sur sa planche à voile, la tempête le projette contre les rochers. Déchiré de partout, son bel amour. Elle revoit son visage métamorphosé, plaies géantes. Pourquoi m’a-t-il rejetée ? Elle l’aimait avec toutes ses cicatrices.

C’est elle, songe-t-il.  Il esquisse un mouvement vers Marine.

Qu’est-ce qui me prend ? Cela ne peut pas être lui. Il habite à l’autre bout du monde.  Elle arrive au bureau. Betty est toujours là.

  • Mon portable et l’électricité chez moi ne fonctionnent plus, murmure mécaniquement Marine qui s’assied en face de Betty.
  • Bonjour Marine. Merci, je vais bien. Je fais des heures supplémentaires la veille de Noël, mais c’est pas grave.

Comme sa patronne ne réagit pas, Betty s’inquiète. Elle hésite à poser des questions, puis renonce.

« Êtes-vous sûre d’avoir payé la facture ?

  • Évidemment, vous me prenez pour qui ? »

Betty sourit. Justement, elle la connaît bien.

« Il y a peut-être une ou deux factures sur mon bureau à la maison… je n’ouvre pas tous mes courriers. Vous croyez vraiment ?

  • Cela ne m’étonnerait pas.
  • Et l’électricité ?
  • Dans la même pile de lettres.
  • Et comme c’est Noël demain… même si je paie maintenant…
  • Pas d’électricité ni téléphone. Vous serez forcée de vous éclairer aux bougies. »

Quand Marine ressort de son bureau un quart d’heure plus tard, la foule est encore plus dense. Comme un seul et gigantesque corps aux membres tentaculaires. La jeune femme n’a pas la force de lutter contre le mouvement. Ils avancent tous ensemble, pressés les uns contre les autres. Marine surprend ses propres mains qui se baladent sur ses voisins. Perdue dans ses souvenirs. Son être s’embrase. Elle déboutonne le haut de son manteau, effleure le bout de ses seins dressés à travers son pull. Cela fait si longtemps que plus personne ne l’a pas touchée. Puis soudain, son regard s’accroche à celui du vendeur de bougies vers qui la foule la dépose. C’est lui.

  • Est-ce que vous voulez danser avec moi ?

Elle ne répond pas. Se souvient de son premier slow, de sa première boum. L’homme sort de la cabane, l’enlace et la fait tourbillonner dans les airs au rythme des chants de Noël diffusés par les haut-parleurs de la place. C’est lui. Plus rien n’existe que cette danse étrange surfant sur l’océan de ses souvenirs et de son amour éternel.

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