Le bonnet rouge

Aujourd’hui, c’est décidé, Elodie va nettoyer le hangar caché dans les broussailles au fond du jardin. Elle ne connait pas le bâtiment et elle peine à en trouver l’entrée. Devant les panneaux coulissants, un cadenas brisé git sur le sol. La jeune femme déroule la chaîne reliées aux poignées et fait glisser les portes sur leurs rails.

C’est à ce moment, qu’elle les aperçoit. Agglutinés au fond de la bâtisse, avec leurs grands yeux tristes et leurs sourires remplis d’espoir. Les rayons de soleil les éclaboussent de leur lumière. Elodie, choquée, esquisse un mouvement de recul. Ils sont plus d’une cinquantaine. La jeune femme se demande depuis combien de temps ils attendent d’être libérés. Elle s’approche d’eux pour évaluer leur état. Mais pas trop. Ne pas leur faire peur. Ils semblent se porter plutôt bien. Puis elle recule en direction de la porte qu’elle referme, en prenant soin de remettre la chaîne. Qu’est-ce qu’ils font là ? Pourquoi sont-ils si nombreux ?

Elodie retourne à la maison se préparer un café. Doit-elle appeler la police ? Se renseigner auprès des voisins ? Sans doute, connaissaient-ils le défunt, précédent propriétaire du hangar. Le sien à présent.

C’est un notaire d’Alençon en Normandie qui l’a contactée, trois semaines plus tôt, pour l’informer qu’elle avait hérité d’une propriété à Saint-Germain-du-Corbéis. Elle ne connaissait ni le lieu ni le défunt. Elodie était arrivée la veille, ravie de cette manne qui lui était tombée du ciel. Célibataire de bientôt 40 ans, elle rêvait d’une vie à la campagne, de quitter Paris où elle avait toujours habité. La maison n’était pas grande, mais bien entretenue. Le notaire lui avait parlé du hangar à la lisière de la forêt. « Il n’est plus utilisé depuis longtemps. »

Une fois son petit noir avalé, l’héritière sonne à la porte des voisins les plus proches. Une femme, plus ou moins du même âge qu’elle, la fait entrer.

  • Vous voulez un café ?

L’héritière n’ose pas refuser. La voisine s’appelle Elisabeth. Elodie oriente la conversation vers son parent lointain et lui raconte sa découverte. Le hangar mangé par le lierre et les broussailles. Le cadenas brisé. Et les petits bonshommes agglutinés au fond du bâtiment. Elisabeth éclate de rire.

  • C’est certainement un coup du FLNJ.
  • Le FLNC ?

Elodie ne voit pas ce que les Corses ont à faire avec cette histoire.

  • Non ! Le FLNJ. Le Front de libération des nains de jardins.

Voyant l’air interloqué de la jeune héritière, elle poursuit :

  • Le FLNJ a été créé en 1996 à Alençon par une bande d’étudiants durant leurs vacances d’été. Comme ils s’ennuyaient, ils se sont mis à voler des nains dans les jardins. Ils les maquillaient, puis prétendaient les libérer dans la forêt. Ils leur construisaient une petite cabane et leur laissaient de quoi manger. Ils revendiquaient leurs actes au nom du FLNJ.
  • Comme s’ils étaient vivants ?
  • Oui. Cette affaire a pris une ampleur inattendue. Un journaliste d’un média local a écrit un article à leur sujet. Le lendemain, les médias du monde entier reprenaient la nouvelle. Dans toute la France et dans de nombreux autres pays, des groupes se sont constitués sous l’égide du « commando ». Je vous conseille…

Elisabeth s’interrompt à l’arrivée de son garçon. Elodie prend congé en promettant de revenir.

Le récit surprenant de la mère de famille n’explique cependant pas tout. Est-ce que ce FLNJ était à même de stocker toutes ces figurines à l’insu de l’aïeul ? Était-il possible que ces nains soient restés cachés là jusqu’en 2011, sans que personne n’en sache rien ? Était-ce le défunt, au contraire, qui était le propriétaire de ces nains ?

Elodie lit les articles parus à l’époque. Elle découvre l’émotion des propriétaires de nains, qui considèrent parfois ceux-ci comme de véritables personnalités. Puis elle retourne voir les petits hommes en espérant qu’ils lui confient leurs secrets. Elle se surprend à leur parler, à leur poser des questions. Mais ils restent muets. Quand elle repart, au moment où elle fait glisser les portes sur leurs rails, Elodie perçoit un mouvement dans la pénombre. Infime. Puis plus rien. Elle décide de se rendre au commissariat le lendemain. Toute la nuit, elle fait des cauchemars. Des nains l’assaillent, et Blanche-Neige, leur égérie, ne cesse de lui chuchoter « libérez-nous ».

Le commissaire émet la même hypothèse qu’Elisabeth, bien qu’aucun vol de nains n’ait été annoncé depuis 2008. Il envoie un gendarme en prendre possession. Lorsqu’elle voit partir les drôles de bonshommes, Elodie sent peser sur elle leurs regards chargés de reproches. La nuit suivante, le cauchemar de la veille revient. Plus intense. « Pourquoi nous as-tu livrés à la police ? » Elle tente de les repousser. « Vous n’êtes pas vivants ». Ils insistent, la touchent, la supplient de les libérer.

A l’aube, le sommeil la fuyant, Elodie retourne dans le hangar pour exorciser ces rêves désagréables. Quand elle aura tout nettoyé, elle ne fera plus de cauchemar. Les nains ont tous été embarqués par la police. C’est certain. Ce n’était qu’un mauvais rêve. Elle commence à balayer le sol, lorsqu’elle perçoit une présence derrière elle. Comme la veille. Est-ce qu’elle devient folle ? Elle se cramponne à son balai. « Ce n’est qu’une illusion. » Mais quand elle entend une petite toux derrière un fagot de bois, elle comprend qu’ils ne la lâcheront pas. Elle s’approche. Ils sont sept avec leurs bonnets rouges enfoncés sur la tête. Ils la regardent, attendent un geste de sa part. Il leur manque une Blanche-Neige.

***

« La police d’Alençon dans l’Orne enquête sur la découverte par une femme de 71 nains de jardin et deux Blanche-Neige dans un hangar désaffecté dont elle a hérité… »

Le commissaire repose le journal. Quelques mois sont passés depuis la parution de cet article. Pourtant, il n’a toujours pas résolu cette affaire. Ni celle de la disparition de l’héritière, le lendemain. Les policiers ont fouillé la forêt, mais n’ont retrouvé qu’un petit bonnet rouge dans un buisson.

Commentaire

Cette nouvelle est basée sur un fait divers qui s’est déroulé dans les années 1990 et a marqué une époque. Ce que raconte Elisabeth dans mon histoire sur la création du Front de libération des nains de jardin est véridique. Durant un été, un groupe d’étudiants désoeuvrés a créé pour s’amuser le FLNJ. Ils trouvaient les nains de jardins totalement kitch. Ils en volaient chez les gens, les maquillaient puis les apportaient dans la forêt où ils leur conduisaient une cabane et leur laissaient de quoi grignoter. Cette histoire a été relatée par un journaliste local. Elle a été reprise par les médias du monde entier et les Fronts de libération de nain de jardin se sont multipliés. A la suite de ça, une association internationale pour la protection des nains de jardin a vu le jour. J’ai lu de très nombreux articles sur cette histoire incroyable, alors qu’il n’y avait pas encore les médias sociaux.

L’histoire du hangar, hérité par mon héroïne, dans lequel elle a trouvé 71 nains de jardin, est vraie. D’ailleurs la partie en italique est extraite d’un article de journal de l’époque. Elle en a informé la police qui a enquêté. Apparemment, les policiers ont retrouvé l’un des propriétaires de ces nains. Mais je n’ai pas réussi à trouver la conclusion de l’enquête et je ne sais pas non plus si les nains étaient des victimes oubliées du FLNJ. L’histoire ne dit pas non plus qui étaient les héritiers. Mon personnage est une pure création, de même que sa disparition à la fin de la nouvelle.

Le premier caramel

Le premier caramel est toujours le meilleur. Les autres bouchées ne sont que la répétition de la première. Une suite addictive, écœurante de bonbons trop sucrés que l’on mange sans pouvoir s’arrêter. Un plaisir banalisé au fur et à mesure que les carrés disparaissent de la coupe. Le dernier, à la rigueur, retrouve une vague saveur, parce qu’il est seul. Et encore… Le ventre alourdi, des sueurs froides dégoulinant sur le front, les mains tremblantes d’hyperglycémie. Fin de partie.

Mais le premier… on l’anticipe, on le salive, bien avant de le porter en bouche. On perçoit sa texture à travers le sachet. Sa consistance et sa teinte beige clair. Fébrile, on ouvre l’emballage. Qui bruisse. On le déchire pour remplir la coupelle préparée sur la table. On contemple ce petit monticule de douceurs. Promesse de feux d’artifice gustatifs. Onde de sérénité. La main s’avance pour se saisir du premier caramel. Elle hésite. Choisit le plus gros. Elle s’approche des lèvres avides. Pour prolonger le plaisir, un peu sadique. Du bout des dents, on détache un petit morceau. Déjà, sur le bout de la langue, sa consistance, sa douceur imprègnent les papilles gustatives. A la fois tendre et rugueux. Puis sous l’eau à la bouche, se délite et se répand. Écrasé, entre la langue et le palais. Fondant, disparaissant peu à peu, tout en diffusant sa bienveillante suavité. Délice qui s’étend, se détend, se prolonge jusqu’au dernier grain de sucre crémeux. On cligne de bien-être. Lentement. De satisfaction. De plaisir. Enfin. Ce premier caramel, on le déguste avec impatience. On se laisse croire que le suivant sera aussi délicieux. Porteur de bonheur. Tout est en lui. Ce petit cube, juste ce qu’il faut aux papilles. Un seul et unique. Un instant d’infinie douceur. Hors du temps déjà dépassé. Le plaisir est derrière. Révolu.

On contemple la coupe remplie de ces petits carrés de bonheurs gras et sucrés. On veut y découvrir une nouvelle promesse. Faux-semblant, douceur piquante, tendresse dégoulinante de crème. On regarde le sachet délaissé à côté de la coupe. L’autocollant de la confiserie de renom invite à la dégustation. On cherche à retrouver l’impatience du début. Le moment où les doigts décollent fébrilement l’étiquette. Cet instant où l’on verse tous les bonbons dans la coupe. Avalanche de rochers sableux. Cascade doucereuse. Ce moment ou l’on porte le premier caramel à ses lèvres. On voudrait retrouver cette salivation sans autre pareil. Cette eau magique, gage d’éternel heureux. Fontaine de bien-être et de délice infini. Mais devant la coupe encore à moitié pleine, le chercheur de ce Graal d’étrange sérénité se précipite sur les bonbons écœurants. Avide de retrouver le premier instant, la première impatience. Déçu. Pressé. Illusion du renouveau absent. De ce bien-être usé. Plaisir éphémère, dégoûtant. Oubli de cette première bouchée chargée de promesse. Jusqu’à la prochaine fois.

Fragments autobiographiques

1)

Je sors du bureau à la recherche d’un peu de tranquillité. A peine dehors, plusieurs camions de pompier crient un incendie quelque part. Est-ce la forêt vers laquelle je me dirige qui prend feu ?

Les arbres m’appellent, leur énergie m’inspire. Je pénètre dans les bois.

Très vite, des enfants envahissent mon espace avec leur maîtresse. Des boules de couleurs et d’énergie un peu trop bruyantes à mon goût. Un bonjour masqué avec l’enseignante et je cours, je vole loin des petits anges. Sous mes pas, le sol est élastique de toutes les couches de feuilles et de terre qui se sont accumulées au cours du temps. Quelques oiseaux timides chantent, avec la circulation en bruit de fond. Le parfum de la terre humide flatte mes narines.

Des chênes laissent passer quelques rayons de soleil qui tombent en taches sur le sol. C’est magique. Des gouttes de sérénités lumineuses coulent en moi. J’entends même les feuilles se détacher des arbres sans ordre prédéfini, flotter quelques instants dans les airs, avant de heurter le sol tout en douceur. C’est la danse de l’automne qui s’annonce.

Bientôt, je croise une femme, son portable collé à l’oreille. Elle parle et n’entend pas les feuilles tomber. Échange de sourires. Sans masque.

Arrivée en haut de la colline, je respire à fond l’odeur des sapins qui se cachent sous les chênes, comme s’ils voulaient en être protégés. Je songe à ma grand-mère qui me disait toujours de remplir mes poumons de l’air pur des forêts. Lors de nos promenades, nous ramassions de petites branches et des pommes de pin. La cheminée était toujours prête à accueillir un feu. Il suffisait d’une allumette pour que les flammes se mettent à lécher le bois sec.

J’avance sur le chemin, j’ouvre la bouche. Est-ce que l’air qui m’entoure a un goût ? J’ai envie d’en manger, d’en remplir ma bouche et de m’en goinfrer. Sur ma langue, juste une sensation de fraicheur. Rien de plus. Par contre, une odeur de marijuana me surprend soudain. J’aperçois un couple d’une quarantaine d’années qui se précipite dans les buissons. Je doute que ce soit eux qui fument. Mais au fond, pourquoi pas. Je les imagine, étaler une couverture sur le sol pour pique-niquer. Et plus si entente…

Sortie de forêt. Retour au bureau.

2)

Quand je passais des vacances chez ma grand-mère, la sieste m’était imposée. Je n’aimais pas ça. Évidemment avec le temps, j’ai changé. J’étais obligée de me coucher. Ma Grand-Mami, comme je l’appelais, fermait la porte et je tentais en vain de dormir… Je n’osais pas me lever et je m’ennuyais ferme. J’entendais le vent gémir à travers la vieille maison, se glissant entre les interstices de la fenêtre, mal isolée. En hiver, les vieux radiateurs se mettaient à cogner. Était-ce la dilatation des tuyaux qui en était la cause, quand l’eau chaude s’y écoulait ? La chambre était froide et plutôt inhospitalière. Couchée sur le dos, je fermais les yeux et tentais de m’occuper l’esprit. A l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable avec des jeux et je n’étais pas censée lire.

Un jour pourtant, j’ai désobéi à ma grand-mère et j’ai osé me lever. Je suis sortie par la fenêtre. Il y avait un petit rebord plat, puis le toit en pente. Juste quelques tuiles que j’ai escaladées facilement pour atteindre une sorte de petite terrasse inutilisée, attenante au grenier. J’y suis entrée par une lucarne ouverte, suffisamment grande pour me laisser passer. C’était mon refuge, c’était mon royaume. Des merveilles s’y entassaient, souvenirs d’un passé africain exotique que ma grand-mère me racontait. Parfois, je fouillais dans les caisses, d’autrefois, je marchais en équilibre sur les poutres jusqu’à une lucarne d’où j’apercevais la rue en contrebas et la rivière au loin. J’y allais souvent seule, mais parfois j’étais accompagnée de mon frère.

Ce jour-là, il n’y avait personne pour venir avec moi. Au creux de mon estomac, comme un petit frisson. Frisson de crainte. Comment avais-je osé désobéir ? Puis, un sentiment d’excitation, une saveur délicieuse assaisonnée d’interdit. Non seulement, j’avais osé quitter le lit imposé, mais en plus, je m’étais risquée sur le toit de tous les dangers… Je n’y suis pas restée longtemps, juste ce qu’il fallait pour ressentir ce bonheur mêlé d’adrénaline. Un secret pour mon jardin intime, pour ma mémoire future.

3)

En ce qui concerne le contenu, les deux fragments mettent en avant un besoin de solitude et de sérénité et une nécessité d’agir, de se ressourcer. Les notions de jardin secret et d’intimité y sont aussi présentes. C’est le mouvement qui rythme mes fragments. Pour ce qui est de la structure, je constate, une alternance entre le récit (le mouvement), et les réflexions, le ressenti, l’auto-analyse, le questionnement. Au niveau du style, j’alterne des phrases complètes et des phrases sans verbe. J’utilise des questions pour faire part de mes réflexions. Je mélange les termes concrets à d’autres liés à des concepts ou à des sentiments. Je personnifie des éléments inanimés, tels que les arbres auxquels je prête des pensées. Enfin, j’utilise des mots, tels que : énergie, lumière, soleil, couleur, magie, fascination et d’autres expressions dans la même lignée.

4)

Les rayons de soleil tombent en pluie sur les taches de mon jardin intime, tandis que le vent s’insinue en moi par les fenêtres de mon passé. Au loin, les flammes d’un incendie m’attirent. Une énergie dévastatrice, fascinante, lumineuse. Est-ce ma grand-mère qui a mis le feu à la forêt de mes souvenirs ?

Je me réfugie sous les arbres de mon royaume secret. Libérée, je danse avec les feuilles qui me heurtent en douceur. Je danse avec des boules d’énergie et de couleur. Je danse l’automne de ma vie. Je danse pour retrouver ces gouttes de sérénité lumineuse, pour m’occuper l’esprit, pour oublier la maison vieille et froide où les radiateurs cognent.

Le vent gémit, attise les flammes qui embrasent les bois. Odeur de pin grillé. Recherche de merveilles assaisonnées de délicieux interdits pour ma mémoire future. J’avance vers la magie de mon avenir.

Le rayon de soleil

Amandine est une secrétaire parmi des millions d’autres. Tous les jours, elle tape des lettres dictées par son chef. Depuis longtemps, elle n’a plus besoin de regarder les touches de son clavier. Elle va chercher le courrier, le distribue aux collaborateurs, photocopie d’épais dossiers, répond aux appels téléphoniques, aux courriels et exécute les moindres désirs de son patron. Elle est devenue secrétaire par obligation, sans envie. Divorcée à 35 ans, elle s’est mise à travailler pour gagner sa vie. Un job alimentaire comme un autre. Elle s’est résignée. Elle a oublié ses rêves et ses ambitions. Elle s’est oubliée elle-même et ne s’en est même pas aperçue. Dix ans ont passé.

Ses journées sont toutes pareilles. Elle se réveille à 5h30, se lève sans attendre, se douche, puis s’habille avec les vêtements qu’elle a préparés la veille au soir sur une chaise. Sans réfléchir. Ce qu’elle a décidé, elle ne s’autorise pas à le changer. Toujours en gris ou en noir. Un tailleur avec un chemisier couleur crème, une veste assortie à ses pantalons ou à sa jupe au-dessous des genoux. L’uniforme idéal pour prouver son sérieux et ses compétences.

Ce matin, comme d’habitude, elle prend son téléphone portable. Elle le met dans son sac à main qu’elle pose sur la commode à l’entrée de son appartement. Pas une seule fois, elle n’a songé qu’il lui était devenu inutile. Elle n’a pas eu d’enfants et n’a plus d’amis. Pas le temps. Trop fatiguée. Mais même à ça, elle ne pense pas. 

Elle va à la cuisine pour boire son café. Toujours debout. En vitesse. Son chat se précipite vers elle et miaule. Elle lui dit des mots doux et pose sa gamelle pleine devant lui. Elle sourit pour la seule fois de la journée.

Quand elle a mis sa tasse vide dans le lave-vaisselle, elle est prête à partir. A l’entrée, elle chausse ses escarpins qui lui font mal aux pieds. Une quasi obligation dans sa position. Elle prend son sac à main, en sort son trousseau de clés, ouvre la porte d’entrée et juste avant de la refermer, envoie dans les airs un bisou au minou.

– A ce soir, Le Chat. Sois sage.

Amandine fait démarrer sa voiture, allume la radio. Il est 6h30. Elle pleure un peu. Des larmes qui coulent toute seules, elle ne sait pas pourquoi. C’est comme ça.
A sept heures, elle arrive la première au bureau. Elle ouvre toutes les fenêtres, allume son ordinateur, lit les nombreux courriels que son patron lui a envoyés pendant la nuit, avec une liste de tâches à accomplir avant son arrivée. « Répondre à la lettre de Madame Diserens, inviter le préfet à un déjeuner, résumer un rapport financier après l’avoir photocopié en quatre exemplaires, réserver une salle de réunion… »

Amandine s’attaque à la première tâche. Sans état d’âme. Entretemps, ses collègues arrivent.

– Bonjour Amandine.

Et elle, de les saluer en retour. Quelques-uns, toujours les mêmes, rajoutent :

– T’as dormi là ?

Elle ne répond pas. Depuis longtemps, le gag ne la fait plus rire. Elle travaille beaucoup, c’est vrai. Elle termine à huit heures du soir, quand ce n’est pas dix heures. Mais elle persiste à venir le matin à l’aube. Ses heures supplémentaires ne lui sont pas payées et son salaire est loin d’être à la hauteur de ses compétences. Elle le sait, mais elle a renoncé à demander une augmentation et à compter ses heures. Elle n’a rien d’autre dans sa vie.

A neuf heures et demie, son patron arrive.

– Vous avez fait ce que je vous ai demandé ?

Pas un bonjour, ni un merci.

A dix heures, séance importante. Elle prépare le café pour son chef et les personnalités qui l’accompagnent. Elle prendra le procès-verbal.

– Elle n’est pas très souriante, votre secrétaire.

Amandine entend la réflexion du bonhomme au moment où elle surgit dans l’encadrement de la porte. Avec son plateau et ses tasses de café tiède. Elle s’arrête et attend une réponse qui ne vient pas.

Dans le bâtiment en face, une fenêtre s’ouvre et reflète un rayon de soleil qui éclaire un instant le visage de la secrétaire. Chaud. Lumineux. Nouveau.

– Amandine, qu’est-ce que vous faites, plantée là ? Venez nous servir !

Lentement, Amandine se tourne vers le directeur. Elle contemple tous ces hommes si importants, aux costumes sombres, étranglés par leur cravate. Tous la fixent, interloqués, un peu désarçonnés par ce regard qui s’est illuminé. Et soudain, la secrétaire éclate de rire. Un fou rire, venu du passé, tourné vers l’avenir. Un fou rire qui n’en finit pas. Un fou rire de joie et de délivrance. Elle lâche le plateau avec toutes les tasses qui s’écrasent au sol et dont le contenu éclabousse en un feu d’artifice l’importance de ces hommes.

Elle passe dans son bureau, prend son sac à main et s’en va. Elle dévale les escaliers quatre à quatre, à pieds nus, ses chaussures à talon à la main. Le sourire dans chacune des parcelles de son corps. Son coeur s’épanouit et se répand dans les rues de la ville. Elle court à la poursuite du rayon de soleil, son coeur la précédant de quelques pas. Elle le retrouve en haut d’une colline et lui offre son visage. Renaissance.