Les messagères intergalactiques

 Le cours d’histoire est terminé. L’enseignant salue sa classe avant d’éteindre son appareil à émission holographique, quittant d’un seul coup le domicile de ses élèves. Irina fait disparaître les livres virtuels qui encombrent son bureau. Elle aime bien l’histoire, imaginer la vie d’avant, celle de ses grands-parents, avant le Virus.

Il est quatre heures de l’après-midi. L’adolescente n’a pas envie de faire ses devoirs. De toute façon, sa tante rentre tard ce soir. Elle a tout loisir de faire ce qu’elle veut en l’attendant. Irina hésite à se rendre chez son amie Samantha, puis y renonce. Elle se sent un peu fatiguée et songe qu’une dose de pâte vitaminée ne lui ferait pas de mal.

C’est quand elle place son verre sous le robinet à vitamine qu’elle les aperçoit à travers la fenêtre. Ce ne sont que trois points noirs encore lointains. Rien ne dit qu’ils viennent pour elle. Pourtant, son cœur se met à battre à tout rompre. Elle s’affole, repense à ses parents. Elle était encore toute petite. Comme un flash. Trois points noirs similaires, lointains, l’air de rien. Puis le drame. L’arrachement. Les oisbots étaient arrivés, ils avaient fracassé la fenêtre et avaient emporté ses parents dans leurs serres de métal. Puis, le vide, le trou noir dans son esprit, couleur d’un désespoir sans fin. Sa tante l’avait recueillie.

Elle tremble, lâche le verre par terre, ne prend pas la peine de fermer le robinet. Sa fatigue… c’était donc ça. Elle n’a que quelques instants pour fuir. Fuir à tout prix, pour ne pas terminer sa vie dans le Cube, comme ses parents. Et subir une agonie lente et douloureuse réservée à ceux qui, comme eux – comme elle – ne font pas partie de la caste des dirigeants et des nantis les plus riches. Eux, ils ont accès aux médicaments et aux vaccins. Ils peuvent survivre au Virus. Pas les autres.

Ses parents lui avaient raconté l’apparition du Virus quand ils étaient tout jeunes et l’incapacité des autorités à le maîtriser, le manque de ressources pour soigner tout le monde et fabriquer des vaccins pour tous. Ils lui avaient raconté qu’avant, les gens ne portaient pas de masque, quand ils se rencontraient. Il leur arrivait même de se prendre dans les bras, de s’embrasser. Cela lui semble étrange.

Irina chasse ses pensées de sa tête, qui la paralysent. Les points noirs se sont rapprochés. Elle peut distinguer leurs formes d’oiseaux, avec leurs grands becs et leurs serres disproportionnées et terrifiantes.

Irina se précipite vers le sas de téléportation, à l’entrée de l’appartement, mais elle a de la peine à se décider sur sa destination. Chez son amie ? Non, trop risqué. Pour toutes les deux. La Lisière de la forêt, en bordure de la Ville ? Avec un peu de chance, elle réussira à rejoindre la Clairière à pied, sans qu’ils la rattrapent. Car aucune porte ne donne sur ce lieu qu’elle aime particulièrement, là où campent une troupe de bohémiens intergalactiques, durant l’été. Elle a fait leur connaissance quatre ans auparavant, et elle s’est liée d’amitié avec eux. Pourvu qu’ils soient déjà arrivés. Ils la protégeraient et la cacheraient. Seulement, elle n’est pas sûre qu’ils soient déjà revenus, l’été n’ayant pas encore tout à fait débuté.

Fébrile, Irina tape le code du sas de la Lisière, mais ses mains tremblent et elle doit s’y reprendre à plusieurs fois. Elle entend la fenêtre se fracasser sous les coups de becs des oisbots. Ils fouillent les pièces, s’approchent du sas. Au moment, où ils l’aperçoivent, elle réussit à se téléporter à la Lisière.

Elle sort de la cabine de téléportation. A la Lisière il n’y a pas foule. Elle se presse vers la forêt. Elle court, court à travers les arbres. Les robots oiseaux ont certainement déjà retrouvé sa destination. Elle court sans s’arrêter, sans se retourner. Très vite, elle est essoufflée. Les premiers signes de la maladie ou juste son manque d’entrainement ? Elle ralentit sa course. Elle y est presque. Plus que 300 mètres. Les oisbots sont entrés dans la forêt. Irina entend déjà leur grésillement. Plus que 200 mètres. Ils se rapprochent. Plus que 100 mètres. Pourvu que les bohémiens soient là, sinon… Enfin, la Clairière. Mais il n’y a personne.

Désespérée, Irina la traverse en courant, cherche un buisson où se dissimuler et s’accroupit. Les oisbots apparaissent de l’autre côté de l’étendue herbeuse. Ils s’arrêtent un instant, puis la repèrent, à cause de la puce, implantée dans son corps au moment de sa naissance, et qui leur envoie sa position une fois par minute. C’est d’ailleurs à cause de cette fameuse puce, qu’ils ont découvert qu’elle était malade.

Elle sait qu’elle n’a plus aucune chance. Elle regarde encore dans le ciel, en espérant voir arriver ses amis. Celui-ci est désespérément vide. Elle respire une dernière fois l’air de la forêt. Elle ferme les yeux. Respire lentement. Les oisbots sont là. Devant elle. Leur moteur grésille. Elle préfère ne pas les voir. Ne pas avoir à les affronter visuellement. Elle attend qu’ils s’emparent d’elle. Elle attend… mais rien ne se passe. Pourtant, elle les entend toujours grésiller. Elle hésite encore, avant de se confronter à la réalité. Et comme il ne se passe toujours rien, lentement, très lentement, elle ouvre les yeux.

Tout d’abord, elle ne comprend pas ce qu’elle voit. Les oisbots flottent au-dessus du sol à moins d’un mètre d’elle, et ne bougent pas. Et soudain, elle les aperçoit, juste au-dessus d’eux. De gigantesques lucioles avec leurs lassos de lumière qui tiennent en respect les oiseaux métalliques. Irina se lève d’un coup, soulagée. Ses amis bohémiens lui ont envoyé ces messagères pour la protéger, en attendant qu’ils arrivent. Ils ont perçu son désarroi, grâce à leurs capteurs extrasensoriels.

Irina lève les yeux et aperçoit, au loin, le point lumineux de leur caravane intergalactique en approche. Désormais, elle ne craint plus rien, et se met même à croire qu’elle survivra au Virus.

 

Nouvelles très courtes

Le champignon

Comme chaque matin, Linda part se promener avec ses chiens dans la forêt, quand elle aperçoit, soudain, un énorme champignon, dodelinant du chapeau ; Linda comprend son mal-être, se penche vers lui pour redresser sa tête de travers, porte la main à ses lèvres pour lui envoyer un bisou, lui trouve un goût étrange, mais néanmoins exquis, et, oubliant son bon cœur, le ramasse  et repart avec ses chiens pour se préparer un bon petit plat.

Vol plané

Au moment où Gédéon, chômeur en fin de droits, s’élance du haut du clocher de son village pour se donner la mort, une fée, qui passait par là, d’un coup de baguette magique, lui fait pousser des ailes ; déconcerté, incapable de tomber, il plane au-dessus de son village, ressassant inlassablement son malheur de ne pouvoir mourir, quand soudain, une fillette l’apercevant d’en bas, crie à sa maman qu’elle veut voler comme le monsieur ; alors Gédéon descend rejoindre la fillette, la prend sur son dos et lui fait découvrir le village d’en haut, se découvrant, par la même occasion, une nouvelle vocation.

Consigne d’écriture

Le but de la consigne était d’écrire des nouvelles en une seule phrase, avec tous les ingrédients d’une histoire.

Les lavandières de la nuit

— Alors, ta randonnée en solitaire ? demande Philippe.

Jérémie, troublé, tourne le dos à son ami et se dirige vers le buffet. En passant devant la fenêtre, il croit apercevoir une ombre à l’extérieur, qui disparait aussitôt. Le jeune homme frissonne. Aujourd’hui, c’est le jour de la remise des diplômes. Il devrait se sentir heureux. Le hall de l’université bruisse des multiples conversations estudiantines. Les parents viennent de partir et les étudiants se retrouvent entre eux, pour fêter. Philippe rattrape son ami.

— Raconte.

Jérémie prend un sandwich. Une heure avant, il avait voulu intéresser son ami en lui laissant entendre qu’il avait vécu quelque chose d’exceptionnel durant son voyage. Mais à présent, la nuit qui tombe l’oppresse. Il aimerait mieux s’amuser et ne pas y penser.

« C’était rien de spécial. »

Au moment, où il prononce ces mots, il revoit la silhouette derrière la vitre.

« Qu’est-ce que tu as, vieux ? Tu es bizarre. »

Jérémie ne répond pas. Il jette encore un coup d’œil par la fenêtre. Il n’y a plus personne.

« Allons prendre l’air. Ça te fera du bien. »

Les deux étudiants enfilent leur manteau et sortent.

Ils marchent un moment sans parler. Une fois arrivé au bord du lac, ils s’assoient sur banc. Le soleil vient de se coucher et laisse des traînées rougeâtres dans le ciel. Une légère brume flotte au-dessus de l’étendue d’eau. Angoissé, Jérémie hésite un instant, puis se lance.

« Quand je suis parti de Castellane, le temps était magnifique. J’avançais facilement, j’étais enthousiaste. L’air pur, le soleil, la beauté du paysage… En milieu d’après-midi, le ciel s’est obscurci brusquement. Il s’est mis à pleuvoir des trombes. Des éclairs tombaient tout autour de moi. J’ai quitté le chemin que je suivais sur la crête, pour me mettre à l’abri au milieu des rochers. Quand l’orage s’est arrêté, j’étais perdu. Je n’avais plus de réseau. J’ai marché au hasard jusqu’au soir. J’étais fatigué et mes habits étaient humides. J’allais dresser ma tente, quand j’ai aperçu un village à une centaine de mètres au-dessus de moi. Je rêvais d’un bon lit et d’un verre de limonade.

Il n’y avait que quelques maisons. Pas de route. Juste un chemin de terre semé de détritus. J’avais l’impression d’atterrir en plein Moyen Âge. J’ai croisé une femme qui travaillait dans un jardin potager. Je lui ai demandé s’il y avait un endroit où je pourrais manger et dormir.  Sans rien dire, elle a désigné une maison un peu plus loin.

C’était une sorte de café avec une table ronde et rouillée qui trônait devant l’entrée. Je suis entré. Il faisait sombre. Derrière le comptoir, il y avait un gars avec une barbe grise et sale et, dans la salle, deux hommes, assis devant des pichets de bière brune. Ils me regardaient. Pas vraiment sympas. J’ai demandé une limonade, mais il n’en avait pas. J’ai grignoté un bout de pain sec et bu un verre de vin rouge. Une véritable piquette. J’ai essayé d’engager la conversation. Rien à faire. Il m’a même pas dit où j’étais. Juste que je pouvais dormir dans la grange à côté.

A un moment donné, les deux autres clients se sont levés brusquement et sont partis, comme s’ils étaient pressés. Le vieux du bar, affolé, m’a emmené dans mon palace rempli de foin.

Juste avant de me laisser, il m’a dit :

— Feriez mieux de pas sortir cette nuit… »

J’ai voulu lui poser des questions, mais il est rentré se barricader. J’étais fatigué, mais j’ai eu un peu de mal à m’endormir. A trois heures du matin, j’ai été réveillé par des coups qui venaient de la rue et des voix de femmes qui chantaient. Curieux, je me suis levé et j’ai entrouvert la porte de la grange, mais il n’y avait personne. La lune était pleine. J’ai enfilé mes chaussures et ma veste et je suis sorti. Au bout du chemin, j’ai trouvé les femmes autour d’une fontaine. Elles étaient cinq, d’un âge certain. Elles portaient de longues robes blanches et lavaient des draps en les frappant avec des sortes de battes de baseball. Je les ai saluées. Elles ont arrêté de chanter et m’ont fixé d’un air qui m’a mis mal à l’aise. J’allais repartir quand une vieille m’a saisi le bras et m’a dit :

— Pourriez pas m’aider à essorer le linge ?

Elle avait une sacrée poigne. J’ai pris le bout de drap qu’elle me tendait. Elle s’est remise à fredonner, avec les autres. Des paroles que je ne comprenais pas. Alors que je tordais les draps avec la vieille, j’ai commencé à me sentir oppressé. Tout mon corps me faisait mal. J’ai fini par lâcher les draps. Ils se sont dressés face à moi, comme s’ils avaient pris vie.  Ils se sont enroulés autour de mon corps, en m’écrasant peu à peu. Je n’arrivais pas à m’en débarrasser. J’ai essayé de crier. Aucun son ne sortait. Les sorcières continuaient à chanter. Je n’arrivais plus à respirer. Je suis tombé par terre.

Au moment où je me voyais mourir, une petite fille, revêtue d’une robe blanche, a surgi de la fontaine. Toute droite. Dégoulinante. Comme si elle était tirée par un fil invisible accroché au sommet de son crâne. Elle est restée un instant en lévitation au-dessus du bassin, puis elle a glissé vers moi sans toucher le sol. En l’apercevant, les autres femmes ont eu un mouvement de recul. Elles avaient l’air surpris, même effrayé. Les draps se sont légèrement desserrés. La fille est venue vers moi et m’a chuchoté à l’oreille : « Elles m’ont tuée. Promets de m’épouser et je te sauverai. Pour toi, je ressusciterai ». J’ai promis. J’aurais dit oui à n’importe quoi, pour vivre. Les draps sont tombés. Et la fillette m’a crié : « Cours dans le champ labouré. Elles ne pourront pas t’y suivre. Je te retrouverai. N’aie crainte… ». Je me suis enfui, en laissant tout derrière moi. »

Jérémie se tait. Philippe éclate de rire, puis l’applaudit.

– Alors là, tu as fait fort. J’y ai presque cru à ton histoire. Je ne te connaissais pas un tel don de conteur.

Les traits tirés, Jérémie tente un sourire, puis se lève. Dans le bosquet d’arbres, juste derrière son ami, il aperçoit la silhouette de l’enfant. Son regard vide le fixe avec insistance.

Commentaire

Cette nouvelle est basée sur la légende du même nom, à savoir les lavandières de la nuit. J’ai fait toute une recherche sur les différentes versions de cette légende. Il s’agit toujours de femmes que des hommes rencontrent au milieu de la nuit, alors qu’elles lavent du linge dans une fontaine. Elles leur demandent de les aider à tordre le linge et lorsqu’ils le font, elles les brisent et les tuent. Dans certaines des versions, ce sont des mères infanticides qui sont condamnées à laver éternellement le drap ensanglanté qui a enveloppé l’enfant tué.

J’ai bien sûr imaginé l’histoire de l’étudiant. J’ai rajouté également l’apparition de l’enfant qui surgit de la fontaine et qui le sauve des méchantes vieilles lavandières.

L’ombre de mon ombre

J’ai décidé d’écrire pour témoigner de ce qui m’arrive. Mes idées ne sont pas très claires. Je dois faire un effort pour me concentrer. Je me suis précipitée dans des escaliers qui descendaient de la rue vers l’obscurité. Dans une sorte de cave. Pour lui échapper. Il n’y a que la lumière de mon ordinateur portable. Rien d’autre.

J’ai la nausée. Mes mains tremblent. Écrire avant qu’il ne soit trop tard. Je veux laisser une trace. Pour mes enfants. Pour mon mari. Il ne me reste pas beaucoup de temps, avant qu’elle me retrouve.

Tout a commencé il y a un mois… un siècle. Je n’ai pas remarqué tout de suite ce qui se passait. C’est venu progressivement. Elle était différente, mais j’avais de la peine à savoir en quoi. J’ai commencé à prendre conscience qu’elle changeait un jour où il faisait particulièrement beau. Le printemps irradiait d’arbres en fleurs et de soleil.

Je marchais dans la rue et je me sentais particulièrement heureuse. Je venais d’être embauchée comme graphiste dans une organisation internationale de protection des animaux. J’étais ravie. D’abord, j’avais réussi à me réintégrer dans le monde du travail, ce qui n’était pas une mince affaire après des années de pratique en tant qu’indépendante. Ensuite, je pouvais continuer à exercer un métier que j’aimais et enfin, j’étais heureuse de travailler dans un organisme tel que celui-là. Mes enfants venaient de quitter le nid familial et avaient trouvé leur voie, tant professionnelle que sentimentale. Mon mari n’était certes pas très présent, mais lorsqu’il était là, nous passions des moments agréables. Ma vie était parfaitement réglée et aucun nuage à l’horizon ne se profilait. J’étais bien dans ma peau, j’avais trouvé mon équilibre.

 Ce jour-là, j’étais donc au sommet de ma forme physique et psychique. Sans doute est-ce pour cela que je ne me suis pas inquiétée tout de suite.

J’entends du bruit. Comme un souffle. Je crois qu’elle m’a retrouvée. J’ai de plus en plus de peine. Elle aspire mon être, mes forces, mon âme.

Ce matin-là, elle me suivait comme d’habitude, à gauche ou à droite, devant ou derrière selon les moments. Alors qu’elle était devant moi, elle a rosi soudainement. Juste une fraction de seconde. J’ai pensé qu’il s’agissait du reflet du soleil dans une vitre. Les jours suivants, plusieurs taches de couleur éphémères sont apparues.

Après une semaine d’instabilité, elles sont restées imprimées en permanence.  Plus les jours passaient, plus elles étaient nombreuses et chatoyantes, presque phosphorescentes. Mon ombre – mais peut-on encore appeler « ombre » ce qui est coloré ? – mon ombre a quitté sa teinte grise. Quand par hasard quelqu’un posait son regard sur elle, celle-ci se recouvrait instantanément d’un voile grisâtre. Mes amis et ma famille avaient eux aussi constaté un changement, mais il suffisait qu’ils cherchent à la fixer pour qu’elle cache son habit coloré. De nature plutôt joyeuse et créative, j’aimais cette ombre multicolore.

Un coup d’œil en haut des escaliers. C’est elle, j’en suis sûre. Elle m’attend. Ma nausée empire. Me concentrer.

J’ai commencé à perdre l’appétit. Je me sentais moins bien, mais je cherchais à me cacher que j’allais mal. J’ai pris conscience de la gravité de mon état, le jour où une de mes amies, que je voyais rarement, s’est inquiétée de ma pâleur. Malgré le soleil, ma peau était devenue de plus en plus blanche, au fur et à mesure que mon ombre se colorait.

Mon mari et mes enfants m’ont poussée à aller chez le médecin. Il m’a fait une prise de sang et m’a prescrit des vitamines et du fer. Mes résultats sanguins étaient excellents. La médecine n’y comprenait rien. J’étais déprimée, parait-il. Un peu de soleil, du repos et quelques calmants suffiraient à me remettre d’aplomb. Personne, pas même moi, n’a fait le lien avec mon ombre.

Tout s’est accéléré. Non contente d’être multicolore, elle s’est mise dans l’idée de grandir. Insensiblement. Je n’étais plus si contente de sa compagnie. Je me sentais de moins en moins bien et j’étais inquiète de mon état de santé. Ce d’autant qu’aucun spécialiste ne trouvait ce que j’avais. Mon mari tentait de me rassurer, mais je le sentais aussi soucieux.  Peut-être même davantage que moi. Il a annulé plusieurs de ses voyages pour rester près de moi.

Ce matin, quand je me suis levée, je me suis sentie vaciller. Ma tête tournait.  Mes mains tremblaient ou plutôt elles étaient instables. Par intermittence. Instables. Comme mon esprit. Lucide par intermittence.

Je suis épuisée par tout cet effort. Comme pixellisée. Mon corps, mon esprit, instables comme les taches de couleur l’étaient au début.

J’ai réussi à sortir du lit. J’ai essayé d’ignorer ce malaise. Je voulais aller travailler. Faire comme si de rien n’était. Comme tous les jours. Je ne savais pas encore.

En plein soleil. Je l’ai vue, ma belle ombre multicolore, se dresser contre moi. Se déformer. Me chuchoter des mots pixellisés que je ne comprenais pas. Elle m’a enserrée. Elle a ri. M’a enlacée, emmenée dans une danse infernale. J’ai pâli. J’ai blanchi. Froide comme la neige. Pixel. Instabilité. Elle a souri. Souri méchamment. C’est à ce moment-là que j’ai compris.

Elle prend ma place, elle dévore mes couleurs et mon être entier.

Comment est-ce possible ? Mon mari va-t-il s’apercevoir que je ne suis plus là ? Que je suis l’ombre de mon ombre ? Va-t-il trouver l’ordinateur ?

J’ai réussi à lui échapper. Profité de sa dernière once d’instabilité. Je me suis précipitée dans les escaliers. Depuis la rue. Vers l’obscurité.

Elle m’attend. En haut. Elle m’aspire. Aspire ma substance, ma mémoire. Je vais laisser l’ordinateur allumé sur les marches. On est liée. Instable. Pixellisée. Je suis. Bientôt, j’étais. Elle m’appelle. Je ne peux pas faire autrement. Elle est en haut des escaliers. Dressée. Sûre d’elle. Et moi. Mon corps. Instable. Se délite. Le gris de l’intérieur. Froid. Pix.e.l.l.i.s.é.e. Dévorées m.e.s c.o.u.l.e.u.r.s. 2 d.i.m.e.n.s.i.o.n.s. P.l.a.t.e.

 

Le bonnet rouge

Aujourd’hui, c’est décidé, Elodie va nettoyer le hangar caché dans les broussailles au fond du jardin. Elle ne connait pas le bâtiment et elle peine à en trouver l’entrée. Devant les panneaux coulissants, un cadenas brisé git sur le sol. La jeune femme déroule la chaîne reliées aux poignées et fait glisser les portes sur leurs rails.

C’est à ce moment, qu’elle les aperçoit. Agglutinés au fond de la bâtisse, avec leurs grands yeux tristes et leurs sourires remplis d’espoir. Les rayons de soleil les éclaboussent de leur lumière. Elodie, choquée, esquisse un mouvement de recul. Ils sont plus d’une cinquantaine. La jeune femme se demande depuis combien de temps ils attendent d’être libérés. Elle s’approche d’eux pour évaluer leur état. Mais pas trop. Ne pas leur faire peur. Ils semblent se porter plutôt bien. Puis elle recule en direction de la porte qu’elle referme, en prenant soin de remettre la chaîne. Qu’est-ce qu’ils font là ? Pourquoi sont-ils si nombreux ?

Elodie retourne à la maison se préparer un café. Doit-elle appeler la police ? Se renseigner auprès des voisins ? Sans doute, connaissaient-ils le défunt, précédent propriétaire du hangar. Le sien à présent.

C’est un notaire d’Alençon en Normandie qui l’a contactée, trois semaines plus tôt, pour l’informer qu’elle avait hérité d’une propriété à Saint-Germain-du-Corbéis. Elle ne connaissait ni le lieu ni le défunt. Elodie était arrivée la veille, ravie de cette manne qui lui était tombée du ciel. Célibataire de bientôt 40 ans, elle rêvait d’une vie à la campagne, de quitter Paris où elle avait toujours habité. La maison n’était pas grande, mais bien entretenue. Le notaire lui avait parlé du hangar à la lisière de la forêt. « Il n’est plus utilisé depuis longtemps. »

Une fois son petit noir avalé, l’héritière sonne à la porte des voisins les plus proches. Une femme, plus ou moins du même âge qu’elle, la fait entrer.

  • Vous voulez un café ?

L’héritière n’ose pas refuser. La voisine s’appelle Elisabeth. Elodie oriente la conversation vers son parent lointain et lui raconte sa découverte. Le hangar mangé par le lierre et les broussailles. Le cadenas brisé. Et les petits bonshommes agglutinés au fond du bâtiment. Elisabeth éclate de rire.

  • C’est certainement un coup du FLNJ.
  • Le FLNC ?

Elodie ne voit pas ce que les Corses ont à faire avec cette histoire.

  • Non ! Le FLNJ. Le Front de libération des nains de jardins.

Voyant l’air interloqué de la jeune héritière, elle poursuit :

  • Le FLNJ a été créé en 1996 à Alençon par une bande d’étudiants durant leurs vacances d’été. Comme ils s’ennuyaient, ils se sont mis à voler des nains dans les jardins. Ils les maquillaient, puis prétendaient les libérer dans la forêt. Ils leur construisaient une petite cabane et leur laissaient de quoi manger. Ils revendiquaient leurs actes au nom du FLNJ.
  • Comme s’ils étaient vivants ?
  • Oui. Cette affaire a pris une ampleur inattendue. Un journaliste d’un média local a écrit un article à leur sujet. Le lendemain, les médias du monde entier reprenaient la nouvelle. Dans toute la France et dans de nombreux autres pays, des groupes se sont constitués sous l’égide du « commando ». Je vous conseille…

Elisabeth s’interrompt à l’arrivée de son garçon. Elodie prend congé en promettant de revenir.

Le récit surprenant de la mère de famille n’explique cependant pas tout. Est-ce que ce FLNJ était à même de stocker toutes ces figurines à l’insu de l’aïeul ? Était-il possible que ces nains soient restés cachés là jusqu’en 2011, sans que personne n’en sache rien ? Était-ce le défunt, au contraire, qui était le propriétaire de ces nains ?

Elodie lit les articles parus à l’époque. Elle découvre l’émotion des propriétaires de nains, qui considèrent parfois ceux-ci comme de véritables personnalités. Puis elle retourne voir les petits hommes en espérant qu’ils lui confient leurs secrets. Elle se surprend à leur parler, à leur poser des questions. Mais ils restent muets. Quand elle repart, au moment où elle fait glisser les portes sur leurs rails, Elodie perçoit un mouvement dans la pénombre. Infime. Puis plus rien. Elle décide de se rendre au commissariat le lendemain. Toute la nuit, elle fait des cauchemars. Des nains l’assaillent, et Blanche-Neige, leur égérie, ne cesse de lui chuchoter « libérez-nous ».

Le commissaire émet la même hypothèse qu’Elisabeth, bien qu’aucun vol de nains n’ait été annoncé depuis 2008. Il envoie un gendarme en prendre possession. Lorsqu’elle voit partir les drôles de bonshommes, Elodie sent peser sur elle leurs regards chargés de reproches. La nuit suivante, le cauchemar de la veille revient. Plus intense. « Pourquoi nous as-tu livrés à la police ? » Elle tente de les repousser. « Vous n’êtes pas vivants ». Ils insistent, la touchent, la supplient de les libérer.

A l’aube, le sommeil la fuyant, Elodie retourne dans le hangar pour exorciser ces rêves désagréables. Quand elle aura tout nettoyé, elle ne fera plus de cauchemar. Les nains ont tous été embarqués par la police. C’est certain. Ce n’était qu’un mauvais rêve. Elle commence à balayer le sol, lorsqu’elle perçoit une présence derrière elle. Comme la veille. Est-ce qu’elle devient folle ? Elle se cramponne à son balai. « Ce n’est qu’une illusion. » Mais quand elle entend une petite toux derrière un fagot de bois, elle comprend qu’ils ne la lâcheront pas. Elle s’approche. Ils sont sept avec leurs bonnets rouges enfoncés sur la tête. Ils la regardent, attendent un geste de sa part. Il leur manque une Blanche-Neige.

***

« La police d’Alençon dans l’Orne enquête sur la découverte par une femme de 71 nains de jardin et deux Blanche-Neige dans un hangar désaffecté dont elle a hérité… »

Le commissaire repose le journal. Quelques mois sont passés depuis la parution de cet article. Pourtant, il n’a toujours pas résolu cette affaire. Ni celle de la disparition de l’héritière, le lendemain. Les policiers ont fouillé la forêt, mais n’ont retrouvé qu’un petit bonnet rouge dans un buisson.

Commentaire

Cette nouvelle est basée sur un fait divers qui s’est déroulé dans les années 1990 et a marqué une époque. Ce que raconte Elisabeth dans mon histoire sur la création du Front de libération des nains de jardin est véridique. Durant un été, un groupe d’étudiants désoeuvrés a créé pour s’amuser le FLNJ. Ils trouvaient les nains de jardins totalement kitch. Ils en volaient chez les gens, les maquillaient puis les apportaient dans la forêt où ils leur conduisaient une cabane et leur laissaient de quoi grignoter. Cette histoire a été relatée par un journaliste local. Elle a été reprise par les médias du monde entier et les Fronts de libération de nain de jardin se sont multipliés. A la suite de ça, une association internationale pour la protection des nains de jardin a vu le jour. J’ai lu de très nombreux articles sur cette histoire incroyable, alors qu’il n’y avait pas encore les médias sociaux.

L’histoire du hangar, hérité par mon héroïne, dans lequel elle a trouvé 71 nains de jardin, est vraie. D’ailleurs la partie en italique est extraite d’un article de journal de l’époque. Elle en a informé la police qui a enquêté. Apparemment, les policiers ont retrouvé l’un des propriétaires de ces nains. Mais je n’ai pas réussi à trouver la conclusion de l’enquête et je ne sais pas non plus si les nains étaient des victimes oubliées du FLNJ. L’histoire ne dit pas non plus qui étaient les héritiers. Mon personnage est une pure création, de même que sa disparition à la fin de la nouvelle.

Il y a toujours un ailleurs pour nous accueillir

Embusquée derrière un rocher, Lola attend que la lune paraisse. Son amie est en retard. Avait-elle l’intention de lui faire faux bond ? Louna sait pourtant qu’elle et les siens ont besoin d’un de ses rayons chaque soir.

Depuis l’enfance, la jeune femme se sait différente des autres êtres humains dont le génome est pérenne, contrairement au sien. Ses gènes, à elle, peuvent muter à n’importe quel moment. C’est d’ailleurs grâce à une de ces mutations qu’elle est devenue capteur de rayon de lune et qu’elle est restée en vie. Sans cela, elle aurait été plantée dans le champ des néants, comme tous ceux dont le génome est instable.

La lune paraît soudain. Brillante. Fascinante. Lola hésite un instant, s’imprègne de cette vision de lumineuse beauté. A chaque fois que Lola se saisit d’un de ces rayons, son amie souffre. Et elle déteste ça. Plus tard, à l’insu de tous, elle ira panser sa plaie.

  • Désolée, murmure-t-elle à l’intention de son amie.

Cachés un peu plus loin, les membres de sa tribu l’observent et attendent. Aucun des membres de sa tribu ne soupçonne ses liens d’amitié avec Louna.

D’un mouvement rapide, Lola déroule ses pouces géants en direction des rayons lunaires. Elle en attrape un et l’attire sur la Terre. Instantanément, de l’eau jaillit du sol desséché. Hommes et femmes se précipitent sur la petite mare. Écœurée, la jeune femme s’éloigne de ses congénères, après avoir bu une gorgée du précieux liquide. Ces êtres obscurs et filiformes, qui lui ressemblent, la dégoûtent. Ils l’exploitent sans vergogne et elle sait qu’il la déteste, elle et son don. Ils ont peur qu’elle se transforme encore et qu’elle obtienne de nouveaux dons susceptibles de leur nuire.

Lola pense une fois de plus à sa grand-mère et à leur dernière conversation. Avant que Lola ne se lie à Louna.

Elles étaient sorties de la grotte à l’aube et s’étaient éloignées du camp. Son aïeule lui avait raconté la nature et les forêts. Les lacs et les océans. La pluie, la neige et les nuages. Ses yeux brillaient d’un éclat particulier. Elle en parlait comme d’un paradis.

  • Le besoin de pouvoir de quelques humains a rendu la Terre malade. Elle est devenue aride à force de pleurer. Comme tu la vois maintenant. Même son cœur de feu s’est éteint. Et nous sommes devenus semblables à nos smartphones. Des clics par-ci par-là, des clics sans fin.

Lola n’avait pas osé l’interrompre. Elle ne savait pas ce qu’était un smartphone.

  • Avant, les êtres humains étaient de chair et de sang. Les hommes et les femmes se désiraient, ils faisaient l’amour, ils s’aimaient.

Elles n’avaient entendu qu’au dernier moment des membres de la tribu qui approchaient. Sa grand-mère l’avait poussée derrière un rocher pour la protéger. Impuissante, la jeune fille les avait vus l’emmener dans le champ des néants. Elle les avait suivis de loin. Juste avant d’être recouverte de terre, sa grand-mère avait hurlé à son intention :

  • Il y a toujours un ailleurs pour nous accueillir.

Les siens l’avaient saisie par les pieds et avaient planté sa tête dans le sol, sans ménagement. Lola avait vu ses bras et ses jambes s’agiter dans les airs un instant, avant de s’immobiliser. A côté de milliers d’autres. Drôle de culture. Lola s’était éloignée et avait poursuivi sa vie quotidienne sans rien laisser paraître.

Mais une nuit, peu de temps après la perte de sa grand-mère, alors qu’elle pleurait au sommet de la colline en regardant les étoiles, la lune avait tendu l’un de ses rayons vers elle pour sécher ses larmes. L’astre s’était décroché de la voûte céleste pour s’installer à ses côtés. Lola venait de comprendre que la lune était un être vivant. Les nouvelles amies s’étaient chuchoté des secrets, des espoirs et des beautés à l’oreille. Elles étaient devenues complices. Au début de la nuit, elles se retrouvaient toujours. Juste après la chasse. Lola soignait sa plaie, puis elles discutaient, tandis que Louna grimpait peu à peu dans le ciel. Elles savaient aussi communiquer par la pensée.

Un hululement tire Lola de ses rêveries. C’est le signal du chef de la tribu pour retourner à la caverne. Les autres ont fini de boire, laissant la mare, vide. Elle les laisse partir et lorsqu’elle est sûre qu’ils ne peuvent plus la voir, elle se précipite vers la colline sur laquelle Luna l’attend. Ronde, somptueuse, lumineuse. Lola prend un peu de terre mélangée à une herbe sèche dont elle enduit la blessure de son amie.

  • Que tu es belle, murmure la jeune femme.

Elle effleure sa surface bosselée du bout des doigts.

  • Viens avec moi, répond la Lune. De là-haut, les clairs de terre sont magnifiques.
  • Et comment j’irai là-haut ?
  • Je t’envelopperai d’un de mes rayons.

Mais Lola a peur de l’inconnu. De ne pas être compatible avec d’autres êtres différents d’elle.

Le lendemain, comme la veille, Lola se cache derrière un rocher et attend que Louna se réveille. Cette fois encore, elle est en retard. La jeune fille pressent soudain que son amie ne lui a pas tout dit. Préoccupée, elle se saisit néanmoins du rayon de lune que Luna lui tend. Elle frissonne à son contact. Quelque chose est différent. Entre ses pouces, le rayon est plus froid, plus sec, plus terne.

Quand Lola rejoint son amie plus tard, elle la trouve moins brillante, moins voluptueuse. Louna l’exhorte, encore une fois, à l’accompagner. Mais Lola hésite. Son amie insiste, tandis qu’elle s’éloigne de la Terre.

  • Je ne reviendrai plus, murmure-t-elle pour finir.

Lola l’entend à peine, mais a perçu l’urgence dans sa voix.

  • Les hommes du futur disparaitront pour que la Terre guérisse. Et moi, je vais rejoindre une autre galaxie.

La jeune femme sent son cœur se briser. Elle voudrait lui poser des questions, mais elle doit se décider. Vite. Sans savoir ce qui l’attend. Laisser son cœur la guider. Alors que la Lune est déjà hors de portée, la jeune femme hurle dans la nuit :

  • Attends-moi.

Louna redescend. Enveloppe Lola d’un de ses rayons d’amour et l’emmène au pays des étoiles pour y retrouver ses ancêtres et renaitre à nouveau.