La boussole

  • Ralentis !
  • J’y peux rien, c’est lui qui tire… Il a l’air pressé tout d’un coup.

Jo regarde le simplet qui court de façon désordonnée, cramponné à la barre du caddie, et le garçon qui cavale à côté de lui. Essoufflé, Jo ralentit. Comment ai-je pu me laisser embarquer dans cette histoire ? »

Tout avait commencé deux jours avant. Alors qu’il rangeait les rayons du supermarché dans lequel il travaillait, Jo avait vu venir Pierrot, tout affolé. Les caddies, y sont malades. Z’ont éternué.

  • Les caddies ne peuvent pas éternuer, lui avait rétorqué Jo.

Mais Pierrot ne cessait de répéter : Y sont malades. C’est vrai.

Quand ils étaient rentrés, le garçon, Momo, lui avait dit : C’est normal, avec tout c’que les bourges y mettent.

Jo connait Pierrot depuis l’enfance. Il l’a toujours défendu des moqueries des autres. Il lui a même fait une place dans son appartement, quand ses parents sont décédés brusquement. Momo, lui, a été déposé devant l’entrée de l’immeuble, quand il avait environ 3 ans. Sans un mot d’explication. Personne ne savait à qui il était et nul n’avait songé à l’inscrire à la commune. Les habitants s’en occupaient à tour de rôle. Mais Momo passait la plupart du temps chez Jo qu’il avait fini par appeler « papa ».

Le lendemain, le premier chariot avait disparu. Personne ne s’en était aperçu, sauf Pierrot, qui était préposé au rangement des caddies. Il est allé chez le toubib, qu’avait fait Momo, le soir. Au matin du troisième jour, il n’y avait plus ni paniers, ni caddies devant le magasin. La police était là. Les employés avaient été renvoyés chez eux.

A leur retour, Jo et Pierrot avaient trouvé un chariot devant l’immeuble. Avec un rétroviseur et une boussole accrochés à la barre de poussée. A l’intérieur, un soulier gauche démesuré, qu’ils n’avaient pas réussi à extraire. C’est un signe ! Faut y aller, avait dit le petit. Pierrot avait applaudi. Aller où ? avait rétorqué Jo. Ce n’est que plus tard qu’il avait compris, à cause de la boussole. Jo pensait qu’ils se contenteraient de faire le tour du quartier… Mais ils avaient fini par sortir de la ville. Pierrot était accroché à la barre du caddie, marchant de plus en plus vite. Jo avait tenté de les faire revenir. En vain.

  • Attendez-moi !

Les deux autres ne l’écoutent pas. Ils quittent la route. Se retrouvent en plein champ. Le chariot semble voler au-dessus des herbes et des cailloux, tandis qu’ils dévalent la pente. En bas, dans la petite vallée, l’immobile serpent gris d’une rivière. Jo se remet à courir. Se demande comment il va les rattraper, quand soudain, les deux s’arrêtent brusquement devant le cours d’eau. Jo les rattrape.

  • Qu’est-ce qui vous prend de courir comme ça ? Assez rigolé. On rentre maintenant.

La voix de Jo est autoritaire. Pierrot et l’enfant échangent un regard. Il y comprend rien. Jo pose ses mains sur la barre du caddie, prêt à faire demi-tour. Seulement, les roues sont embourbées. Jo se résigne à traverser la rivière. Le caddie semble flotter au-dessus de la surface, tandis que Jo s’enfonce. Il a de l’eau jusqu’à la taille. Une fois de l’autre côté, trempé, il veut faire demi-tour. La boussole s’affole. Le chariot résiste, n’en fait qu’à sa tête et se dirige vers la montagne, entraînant Jo à sa suite. La boussole se calme.

  • Il bouge tout seul. Je peux pas enlever les mains, s’effraie Jo, tandis que les deux autres rigolent et courent à côté de lui.

Le chariot accélère. Pierrot et Momo peinent à suivre. Jo jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Il ne les voit pas. A la place, un temple grec,  posé au milieu de nulle part. Choqué, l’homme se retourne, manque de trébucher. Son pote et le petit sont derrière lui à galoper comme ils peuvent. Coup d’œil dans le rétroviseur. Temple grec. Comment est-ce possible ? Pierrot tente un virage, la boussole perd la boule, le caddie bloque. Jo, qui ne s’y attend pas, se trouve projeté à l’intérieur, la tête la première dans la chaussure. Les deux autres ont les côtes qui pètent à force de rire. Jo gigote. Pierrot finit par l’extraire du soulier.

Jo regarde le caddie avec méfiance, hésite à en toucher la barre de poussée, puis cède. Le chariot repart en direction de la montagne.

Le chemin devient de plus en plus étroit, de plus en plus raide, mais la charrette infernale n’en a que faire. L’homme n’est plus qu’une marionnette désarticulée. Ses poumons sont au bord de l’explosion, son cœur cogne.

Loin derrière, Pierrot et Momo. Jo est au bord de l’évanouissement, quand le caddie s’arrête devant une falaise, qui s’ouvre sur un val étroit et goudronné. Jo reprend ses esprits et son souffle. La machine repart lentement.

Pierrot et Momo rejoignent Jo au moment où il sort du canyon.

  • C’est la magie, s’exclame Momo.

Pierrot applaudit. Jo en perd ses mots. Le caddie lâche enfin Jo et s’en va retrouver les centaines d’autres de ces congénères métamorphosés, multicolores, joyeux. Tous ensemble, imbriqués les uns dans les autres, ils forment une gigantesque sculpture à rouages, crachant de petites cascades d’eau. Des dizaines des chevaux miniatures caracolent au milieu de la sculpture, accompagnés de gymnastes qui tourbillonnent et dansent sur les barres des caddies revisités. Au sommet, un temple grec avec la statue d’un homme auquel, il manque le pied gauche. Entre ses mains, il tient un serpent.

  • C’est la magie, répète Momo. Il les a guéris. Il faut lui rendre son soulier.
  • Guéri ? La chaussure de qui, demande Jo qui n’y comprend plus rien.
  • Il a guéri les chariots de leur indigestion.
  • C’est n’importe quoi.

Quand ils repartent quelques heures plus tard, le long du macadam, dans la lumière couleur métal, pataugeant dans la cendre de leurs malheurs défunts, la statue est chaussée. Ils n’ont plus envie de retourner dans la ville qui fut la leur, préférant se laisser guider par un drôle de chariot et sa boussole.

  • Bon, alors, ça sera quoi, maintenant ? demande Momo, qui jette un coup d’œil dans le rétroviseur.

Vous ne serez jamais qu’une ombre insignifiante

Je regarde avec dégoût l’homme à mes pieds. Cela fait si longtemps que j’attends ce moment. Je ne l’imaginais pas comme ça, avec ce regard tourné vers l’au-delà, mais qu’importe. Je ne lui fermerai pas les yeux. Qu’il affronte l’enfer. Le mal qu’il m’a fait jour après jour. Cette insignifiance qu’il m’a imposée.

Un rayon de soleil, un simple rayon de soleil a changé mon existence. Un reflet dans une vitre, dans le bâtiment d’en face, et cette phrase : « elle n’est pas très souriante votre secrétaire ». Des mots plantés en plein cœur. « Elle n’est pas très souriante votre secrétaire », alors que le soleil se rit des vitres et des reflets. Et moi, toujours grise. Triste. Plate. Je ne m’en suis même pas aperçue.

Le plateau que je tenais entre les mains m’a échappé, éclaboussant de café l’importance de ces messieurs cravatés, assis autour d’une table pour une réunion. Je me suis enfuie en riant comme une folle. Puis je suis revenue à la nuit tombée. Mon chef était là. Dans son bureau. Je suis entrée. La lumière était tamisée. Il a levé la tête, m’a dit que j’étais virée, puis s’est remis à travailler. J’ai bougé, à peine. Juste pour saisir la lampe à côté de moi. Un cri. Stupéfaction dans son regard. Comment a-t-elle osé ? Puis son corps chancelant tombant à terre. A mes pieds. Enfin.

Je me prénomme Amandine et je suis une secrétaire parmi des millions d’autres. Mais aujourd’hui, j’ai tué mon patron. Je ne peux résister à l’envie de poser mon pied sur sa poitrine, en signe de victoire.

Mon pied se soulève, suivant le rythme de sa poitrine. Est-ce normal ? Le coup que je lui ai asséné me semblait pourtant fatal. Je me sens mal à l’aise et je reprends la lampe, porte un nouveau coup, puis je m’acharne sur son crâne qui n’en est bientôt plus un. Juste une bouillie grisâtre assaisonnée de petits bouts d’os. Sa poitrine continue à se soulever régulièrement. Inspiration. Expiration. Inspiration… Affolée, je me précipite dans la petite cuisine du bureau, je cherche fébrilement un couteau : le plus grand et le plus aiguisé possible. J’en trouve un, je m’en saisis, il m’échappe de mes mains tremblantes, vaporeuses. Je le ramasse, puis retourne vers le corps qui persiste à respirer. Des coups multiples en plein cœur, puis sur toute cette chose démoniaque. Jusqu’à l’épuisement. Echevelée, haletante, riant de façon désordonnée. Le cadavre ne ressemble plus à rien. Juste une masse sanglante et… respirante. Inspiration. Expiration. Toujours ce rythme de vie insupportable. Comment est-ce possible ?

Un bruit de chaise derrière moi me fait sursauter. L’ombre multicolore de mon chef est assise à son bureau. Sur sa façade rougeâtre, un sourire carnassier. Celui des mauvais jours. Mon regard passe de lui au corps gisant, désormais impossible à identifier. Lui aussi devrait être réduit en bouillie. Non ?

Ma tête tourne, je me sens mal. J’en suis presque à regretter mes journées toutes pareilles. Réveil chaque matin à 5h30. Même les réflexions de mes collègues. « T’as dormi là ? » ou encore « On sait toujours où te trouver : à la photocopieuse ! », accompagnées d’un rire bien gras. Je pense aussi à mon chat. J’aurais dû lui donner un nom.

– Vous êtes virée… vous ne serez jamais qu’une ombre insignifiante, assène le double de mon chef.

Je le sais. Elle le sait. J’ai envie de répondre, mais rien ne vient.

– Je suis désolée pour ce matin, fait soudain une voix féminine juste derrière moi.

C’est mon double de couleur qui me suit partout depuis que je suis née. Comment se fait-il qu’elle ne me soit plus soudée ?

– Cela ne change rien, réplique son chef.

Mon double se retourne, prête à s’enfuir, des sanglots coincés en travers de la gorge. Je me glisse alors vers elle puis lui barre le passage. Elle hurle de terreur, en me voyant dressée devant elle. Elle n’a pas fait ce qu’il fallait. Il lui suffisait de prendre la lampe et de suivre mes mouvements. Mon patron et son double ne seraient plus de ce monde. Je me colle à ma jumelle multicolore tétanisée, je l’enlace, puis je pénètre sa vie et éteins ses couleurs… Elle s’est libérée de moi. Elle n’a plus lieu d’être.

Le double de mon chef se lève. Pour la première fois, il pâlit, étouffe un cri d’horreur quand il voit disparaître sa fidèle assistante. Quant à moi, je me sens mieux et beaucoup plus forte. Je laisse l’homme seul, désemparé, et rejoins la dizaine d’ombres qui se glissent hors des autres pièces, sans leurs doubles. En s’affranchissant de nous, nos doubles de couleurs nous ont libérées.  Une nouvelle vie commence pour nous.

Le Coeur de la Mère

« Besoin d’un chirurgien de toute urgence. Vous seul pourrez nous sauver. La Mère gravement malade. Suivez le messager sans tarder. »

Pour la troisième fois, Rémi relit le message qu’il tient entre les mains. Surpris non seulement par son contenu, mais aussi par la manière dont il lui est parvenu.

Quelques minutes avant, il avait ouvert sa porte à un drôle de bonhomme aux vêtements multicolores et dépareillés. Un voisin, sans doute, avait-il pensé. Personne ne pouvait entrer dans l’immeuble sans en avoir la clé. L’homme lui avait remis un parchemin roulé et cacheté d’un sceau à la cire, sans rien dire. Rémi l’avait remercié du bout des lèvres et avait refermé.

Il n’est pas médecin. Il est orfèvre. Un des meilleurs, certes, mais cela n’en fait pas de lui un chirurgien pour autant. Il sait tailler les pierres précieuses les plus délicates et en façonner des bijoux d’exception. Ses compétences sont reconnues bien au-delà des frontières. Sans aucun doute, a-t-il un homonyme chirurgien. 

Il pose le parchemin sur le bar et en profite pour se servir un verre de vin, comme chaque soir, et allume la télévision. Le journaliste relate un vol de bijoux, dont un diamant rose d’une valeur inestimable. Rémi rêverait d’en tailler un, un jour.

Dehors, le temps s’est brusquement gâté. Des éclairs égratignent le ciel de leurs griffes de lumière. Le tonnerre fait trembler les murs du studio. Rémi se lève pour fermer la porte-fenêtre, quand il entend une sorte de grognement juste derrière le bar qu’il vient de quitter. Il se retourne, ne voit rien, se rassure. La lumière et la TV s’éteignent. Rémi pousse un juron, se dirige à tâtons vers le comptoir pour y prendre des bougies. Un nouvel éclair illumine la pièce. L’orfèvre aperçoit une ombre massive dressée derrière le bar. Son cœur battant la chamade, il se glisse vers l’entrée. Il ouvre la porte et se retrouve face au messager multicolore. Soulagé de ne plus être seul, il chuchote :

– Il y a quelqu’un chez moi…

L’homme, au fort accent oriental, regarde par-dessus son épaule.

– C’est Johnny. Viens vers papa, viens mon petit.

Rémi perçoit un souffle chaud dans sa nuque. Derrière lui, un ours brun énorme, dressé sur ses pattes arrière le fixe. Crocs et babines retroussées. L’orfèvre se plaque contre le chambranle et laisse passer le « petit », qui rejoint son maître pour se faire caresser. L’homme repart, précédé par son plantigrade. Réalisant que Rémi ne l’a pas suivi, il se retourne et demande :

– Vous venez ? Mère attend vous, insiste le bonhomme.

– Je suis orfèvre…, proteste faiblement Rémi.

L’ours grogne. Le bijoutier cède. Ils sortent de l’immeuble, traversent la route au milieu des éclairs et du tonnerre, pénètrent dans le grand parc aux arbres chétifs, sur lequel donne l’appartement de Rémi. Après cinq minutes, ils parviennent devant un pavillon délabré et abandonné, qui était jadis un petit restaurant très populaire, appelé L’oasis. La situation sanitaire, écologique et économique a eu raison de cet établissement.

La porte branlante s’ouvre sous la violence des bourrasques. Au milieu de la pièce, une femme énorme, dont le visage est caché derrière des voiles, trône sur une montagne de coussins. Juste un regard fripé, comme une tranchée au milieu des tissus. Une odeur particulièrement nauséabonde flotte dans les airs.

L’ours s’étend au pied des coussins.

– Qu’est-ce que vous me voulez ?, finit par demander Rémi.

– Que vous soigniez mon cœur !, réplique avec difficulté le monstre.

– Je ne suis pas chirurgien, je suis orfèvre.

– C’est bien ce que je disais.

– Mais puisque je vous dis…

– Approchez-vous! Il ne bat presque plus.

L’ours montre ses crocs. Rémi abandonne. La Mère commence à se défaire de ses vêtements. Lentement. Horrifié, au bord de la nausée, Rémi assiste à cet effeuillage, chaque voile virevoltant autour de la femme avant d’atterrir sur le sol. Combien a-t-elle donc de couches ? L’orfèvre aimerait fuir, mais il reste là, tétanisé, fasciné par ce striptease immonde et puant. Puis soudain, elle tend à Rémi, au bout d’une sorte de tentacules aux ongles brunâtres, une pierre grise et terne. L’orfèvre s’en saisit et réalise que l’épaisse couche de saleté cache un joyau. Il oublie le monstre et son striptease, l’ours et ses crocs acérés, le bonhomme et son curieux message. Il oublie qu’il est orfèvre. Il devient chirurgien. Sur une table, dans un coin de la salle, se trouvent tous les outils dont il a besoin pour nettoyer la pierre précieuse et la tailler.

La femme continue à se défaire de tous ces oripeaux, mais Rémi ne s’en soucie plus. Il ne remarque pas non plus que le messager s’en est allé. Avec l’ours. Il nettoie et taille avec passion ce diamant rose. En forme de cœur. Sans se poser de question. 

Dehors, l’orage faiblit. Les éclairs se transforment en gouttes de soleil, timides. Puis de plus en plus lumineuses. Les arbres reprennent de la vigueur. Tandis que le chirurgien-orfèvre travaille, il se sent de plus en plus léger. Il contemple son œuvre brillante de lumière. Il veut rendre le cœur à la Mère, mais elle a disparu. Le caillou s’échappe de ses mains. File à l’extérieur, comme une étoile filant vers le ciel avant de revenir se marier à la Terre Mère.

Quand Rémi reprend ses esprits, le pavillon est métamorphosé. De joyeux lurons échangent des plaisanteries autour des tables aux nappes de couleurs vives, mélange des voiles de la femme et des habits du messager. Bonheur sans prétention. Juste celui d’être ensemble. Lui se trouve assis avec ses amis. Étonné, mais heureux. Il les entend discuter du vol du siècle. Il aimerait leur raconter une autre histoire : celle d’une femme obèse, porteuse d’humains qui la maltraitent. Il aimerait leur dire que ce diamant était le cœur de la Terre. La Mère. Il aimerait leur dire qu’un instant avant, l’Oasis n’était qu’une bâtisse abandonnée… Mais qui le croirait ?

Plus tard, quand il sort du pavillon, Rémi aperçoit, au loin, le messager et son ours. Il leur fait signe. Le bonhomme sourit. L’animal grogne.

Du vol plané pour une nouvelle vocation

1)Je m’approche du bord, ne pas renoncer, encore un pas, le vide, la boule au ventre et cette sensation grisante de la vitesse sur mon corps, puis plus rien ; je flotte au-dessus du village, à la place de mes bras, des ailes immenses, le sol n’est pas loin, mais impossible de m’écraser avec ces fichus appendices ; en bas, une petite fille, crie, veut des ailes comme moi, je descends et la prends sur mon dos, me découvrant ainsi une nouvelle raison de vivre.

2)Je m’appelle Gédéon, 40 ans, sans allocations chômage depuis un mois et sans femme ; plus de raison de vivre: je m’élance du haut du clocher du village, attend le choc contre le sol… qui ne vient pas, à cause d’une fée minuscule qui m’a équipé d’ailes immenses impossibles à replier ; incapable de tomber, je vole au-dessus du village, quand une petite fille me montre du doigt ; elle veut des ailes comme moi ; je descends et la prend sur mon dos pour faire un tour, découvrant ainsi un nouveau plaisir.

3) Un homme grimpe en haut du clocher d’une église, puis s’élance dans le vide; mais juste avant de toucher le sol, des ailes lui poussent instantanément ; alors qu’il survole le village, une petite fille, dans la rue, crie qu’elle veut des ailes comme le monsieur ; celui-ci descend, la prend sur son dos et s’envole au-dessus du village.

4) Quand Gédéon, chômeur en fin de droit sauta du clocher de son village pour se suicider, la fée Arielle, mandatée par le gouvernement des invisibles pour sa protection dès sa naissance, était en train de repasser ses ailes froissées ; affolée, n’étant plus à même de respecter les consignes de sa hiérarchie, elle fit la première chose qui lui traversa l’esprit : remplacer les bras de l’homme par d’immenses ailes ; dans la rue, une petite fille, marchant le nez en l’air, avait tout vu et avait hurlé qu’elle voulait les mêmes ; quand Gédéon entendit l’enfant, il descendit pour prendre la petite sur son dos, à l’insu de sa maman, plongée dans la rédaction de sms; le chômeur retrouva ainsi le goût de vivre, grâce à une fée loufoque et une petite fille. 

5) Bientôt terminé, fini le chômage, plus besoin de courir après l’argent ; je prends mon envol du haut du clocher de l’église, la vue est si belle… je souris au paradis qui se rapproche, mais une fée surgit devant moi… et me voilà équipé d’une paire d’ailes; adieu le paradis, une larme reste un instant suspendue au bord de ma paupière, vite séchée, vite oubliée, quand j’aperçois cette fillette qui me tend les bras ; je plonge vers elle et la fais grimper  sur mon dos ; bonjour la vie, me revoilà.

6) Je ne sais pas ce qui m’a pris de prendre cette môme avec moi ; elle traîne les pieds en rêvassant, toujours le nez en l’air, je n’en peux plus, la tire par la main pour qu’elle se presse ; alors quand elle me dit qu’un monsieur, dans le ciel, a des ailes, je ne cherche pas à argumenter, et pour qu’elle me fiche la paix, je dis « oui » à tout, jusqu’à ce qu’elle s’envole sur le dos de cet individu, un peu louche, me laissant bouche-bée… puis paniquée.

7) Mesdames et Messieurs les jurés, si Arielle, une fée d’une exceptionnelle droiture, a usé de sa poudre magique – et non abusé, comme le prétend Monsieur le procureur – pour éviter à Gédéon, chômeur en fin de droit, de s’écraser à terre, après avoir tenté de se suicider du haut du clocher, ce n’est pas pour nuire à la très honorable Déesse de la Mort – qui était, certes, en droit d’attendre l’âme de Gédéon, selon la destinée qui était la sienne – ni pour soustraire cet homme à son destin ; en effet, ma cliente, qui, au demeurant, a toujours suivi scrupuleusement les directives de sa profession, et dont la carrière irréprochable est reconnue par ses paires – ce dont, j’espère, vous tiendrez compte dans votre verdict – a usé de sa poudre magique uniquement pour préserver la destinée d’une fillette qui, si elle avait été témoin de ce suicide, aurait été traumatisée et n’aurait pas pu accomplir sa propre destinée ; ainsi, contrairement à ce que Monsieur le procureur a prétendu, c’est pour préserver les Ecrits célestes, qui prédisaient un destin exceptionnel à la fillette, que ma cliente a usé de sa poudre magique.

8) Arielle, la fée, relit une fois encore sa mission du jour : Gédéon, chômeur en fin de droit, va se suicider du haut du clocher de son village, elle doit le persuader de renoncer à son projet ; mal organisée, anxieuse, Arielle répète plusieurs fois les arguments à lui présenter, quand elle perçoit une vibration dans sa baguette – c’est le signal que Gédéon est en haut du clocher – Arielle se précipite vers son protégé qui s’élance dans le vide – trop tard pour le convaincre ; paniquée, Arielle jette sur le corps qui chute un zeste de poussière magique, à n’utiliser qu’en dernier recours, – sauf que, pour Arielle, c’est devenu une habitude – et Gédéon se retrouve affublé d’immenses ailes non rétractibles ; décontenancé, il plane au-dessus du village, jusqu’au moment où une fillette hurle qu’elle veut des ailes comme lui ; il descend alors pour la prendre sur son dos, et se trouve une nouvelle vocation, tandis qu’Arielle s’apprête à affronter son énième conseil de discipline.

9) Je vais me foutre en bas du clocher, à cause de ces connards qui m’ont mis au chômage ; je ricane en tombant ; mais voilà qu’une sorte de moucheron, avec une baguette, tourne autour de moi, j’essaie de le chasser, pour rien, et je flotte dans les airs, affublé d’ailes immenses et dégoûtantes ; en bas, une petite fille hurle qu’elle veut les mêmes que moi – cette idiote me casse les oreilles; je descends, j’adresse un sourire mielleux à la gosse, la prends sur mon dos, sous le regard bienveillant de la maman, et je pars en flèche vers le ciel, j’enchaîne les loopings, l’autre hurle, vide ses tripes sur moi, mais je m’en fou, moi, je prends mon pied, et puisque je peux pas mourir, je deviendrai la terreur de ces saletés de mômes ; pas mal, ces ailes, merci, le moucheron.

Coussin et coussinets

Il y a longtemps, quelque part au fond du néant, Dieu rêvassait, couché sur le coussin que sa femme lui avait façonné. Déesse, son épouse, était somptueuse. Il l’adorait, mais elle l’agaçait prodigieusement. Elle était hyperactive, il préférait paresser. Elle passait son temps à modifier leur lieu d’éternité, il n’aimait pas le changement. Elle imaginait sans cesse de nouveaux objets, il détestait la nouveauté. Il n’aurait rien trouvé à redire, si au moins, elle le laissait tranquille. Mais elle le bousculait perpétuellement.

Un jour, exaspéré par son énergie bouillonnante, il sortit de son flegme légendaire. Il hurla contre Déesse, qui, surprise par un tel débordement, courut s’enfermer dans l’atelier qu’elle s’était créé. La rage de Dieu fut telle qu’elle fit exploser le néant en un nombre infini de parcelles de matière. C’est ainsi qu’il créa les étoiles et les planètes. Malgré lui. Sans y penser. Épuisé par cet accès de colère, il retourna s’étendre sur sa couche. Toutes ces étoiles lumineuses au milieu de la nuit et la terre blanche, toute proche, au cœur de l’obscurité sidérale, l’invitaient à la rêverie.

Déesse n’était pas ressortie de son atelier depuis le big-bang marital impromptu. Au début, il ne s’en inquiéta pas, trop heureux d’avoir gagné un peu de paix. Elle boudait sûrement. Elle n’avait pas apprécié qu’il se fâchât contre elle. Pas grave. De toute façon, il était bien plus tranquille sans elle.

Le temps passa. Déesse ne réapparaissait pas. Il commença à bouillir intérieurement. Elle exagérait. Mais, comme il avait peur des conséquences d’une nouvelle colère, il se maîtrisa. Les jours, les semaines s’écoulèrent. Toujours aucun signe de son épouse. Elle lui manquait. Il regrettait son hyperactivité et n’avait plus autant de plaisir à paresser, sans elle à ses côtés. Sa fierté, pourtant, lui interdisait de faire le premier pas. Combien d’objets inutiles avait-elle encore pu créer ?

Incapable de rester tranquille pour la première fois de son éternité, Dieu marchait de long en large devant la grande baie vitrée qui donnait sur la Terre, voisine. De temps en temps, il y jetait un coup d’œil. Elle était blanche. Trop. Son regard tomba sur les bols de couleurs que sa femme avait inventés un jour. Et s’il lui mettait un peu de couleur, à la Terre ? Déesse serait contente qu’il utilisât son invention et lui pardonnerait sa colère. Il prit des pots de bleu et les jeta dans sa direction.  La teinte océane s’étala de façon non uniforme autour du globe. C’était bien plus joli. Oubliant d’un seul coup son orgueil, il alla gratter à la porte de l’atelier. Il fallait absolument que Déesse voie ça !

  • Ouvre vite. Viens voir ma création.

Déesse exigea des excuses, avant de se décider à venir contempler son œuvre.

  • Elle est très bleue, ta Terre… Un peu trop…

Déçu, Dieu se remit à l’ouvrage. Quelques pots de peinture plus tard, il se précipita vers l’atelier de sa femme.

  • Viens voir ! C’est beaucoup plus joli maintenant !

Déesse, bien que légèrement agacée, sortit de son atelier, considéra la Terre un instant.

  • Alors, qu’est-ce que tu en penses ? J’ai rajouté du brun, du vert, du jaune et même du rouge.
  • C’est bien. Mais cela manque de vie.
  • De vie ?

Perplexe, Dieu retourna se coucher sur son coussin pour réfléchir. Dieu était vie, Déesse était vie. Comment pourrait-il rendre vivante sa peinture ? L’idée était séduisante. Pendant des jours, il chercha l’inspiration tout en fixant le globe terrestre de ses yeux félins. L’intensité de son regard réchauffa le cœur de la Terre. Sa surface devint humide, le bleu devint océan, le gris, rocher, le rouge, volcan, le vert et le brun, végétal. Dieu comprit alors ce qu’il manquait à sa Terre et se remit au travail. Il détacha des morceaux de boue de la surface terrestre et façonna de petites créatures. Sans réfléchir. Sans relâche. Lorsqu’il en eut suffisamment, il souffla sur les unes et les autres, et chacune se mit en mouvement, respirant le parfum de la vie. Elles seraient capables de proliférer, seules, et de s’adapter à leur environnement, sans qu’il ait à s’en occuper.

Très content de lui, Dieu retourna voir son âme sœur.

  • Cette fois-ci, tu vas être fière de moi.

Déesse ouvrit la porte qu’elle s’empressa de refermer derrière elle. Surpris de son attitude, Dieu ne lui fit néanmoins aucune réflexion, tant il était pressé de montrer son chef-d’œuvre à Déesse, qui, cette fois-ci, se montra impressionnée. La Terre de Dieu était belle.

  • Il y manque encore quelque chose, mais c’est moi qui vais m’en charger.

Dieu supplia de lui dire ce qu’elle voulait y rajouter, mais Déesse refusa de lui répondre.

Pendant des semaines, elle travailla dans son atelier. Et tous les jours, Dieu grattait à sa porte pour qu’elle le laissât entrer. Mais elle s’y refusait. Au début, Déesse lui répondait avec douceur, un sourire dans la voix, lui demandant de patienter. Au bout de quelques jours, elle renonça à lui parler. Il eut beau pleurnicher, gémir, grogner, menacer, elle restait inflexible. Il finit par croire qu’elle ne lui ouvrirait jamais. Avait-il seulement rêvé cette merveilleuse compagne hyperactive ?

Alors, quand un jour, la porte de l’atelier s’ouvrit devant lui, sans qu’il l’ait demandé, il en fut si surpris qu’il n’osa pas franchir le seuil. Déesse, plus belle que jamais, le regardait avec toute l’intensité de son regard émeraude.

  • Ferme les yeux.

Docile, Dieu obéit. Elle le poussa gentiment à l’intérieur de son atelier.

  • C’est bon, tu peux les ouvrir.

Lentement, il entrouvrit les paupières et quand il découvrit l’œuvre de sa femme, des larmes se mirent à couler de ses yeux pour la première fois de son éternité. Elle avait façonné son portrait. Était-il donc si beau ?

  • Il manquait à ta Terre un être qui soit à ton image.

Dieu saisit la créature entre ces mains et lui insuffla la vie.

  • Tu auras sept vies, ainsi que tous tes descendants, murmura Dieu.

Et comme il voulait avoir le dernier mot, il créa l’être humain pour servir le chat.

Satisfait, il retourna se coucher sur son coussin.

Consigne

Cette consigne avait pour objectif de varier les tournures de phrases, leur rythme, leur longueur et les formes de l’énonciation, de manière à viser des émotions différentes, en utilisant des procédés littéraires variés.

Il s’agissait donc de ré-écrire et réinventer à sa façon un extrait d’un des Contes glacés de Sternberg, intitulé « Les exclaves ». C’est la conclusion que j’ai gardée, à savoir que l’être humain avait été créé pour servir le chat.

Le vol de la pie

Ariane, ma chérie,

J’ai réussi à m’échapper. Un peu. Pas tout à fait. L’avantage, c’est que je suis toujours en vie et que je garde espoir de te retrouver un jour. A dire vrai, tout dépend de toi.

J’ai attendu bien longtemps avant de t’écrire. Au début, j’étais si désespéré que j’aurais fait n’importe quoi pour communiquer avec toi. Mais où je suis, il n’y a ni courriel, ni téléphone. Pas même de poste. Avec le temps, j’ai pensé qu’il valait mieux comprendre la situation, avant de chercher le moyen de te contacter. Cela doit faire maintenant cinq ou six mois que j’ai disparu. As-tu pleuré ? As-tu remué ciel et terre pour me retrouver ? M’as-tu déjà remplacé ? 

Je t’imagine froncer les sourcils à la lecture de ces lignes, te demander si c’est à toi que je m’adresse.

Tout a commencé avec la vente d’un livre rare sur eBay. Je t’en avais parlé. C’était l’une des copies de La Coena Cypriani. Comme j’avais consacré ma thèse à ce thème, je voulais absolument en disposer.

Ariane lève la tête. Sa vue est brouillée. La faute à ces larmes qui ont coulé sans crier gare. Cela fait bien une année qu’elle n’a plus pleuré. Pour résister au malheur, à la perte, à l’incertitude. Plus d’un an que Théos, l’amour de sa vie, a disparu, sans laisser de trace. Elle se souvient bien de cette vente sur ebay. Elle s’en souvient d’autant plus qu’elle a défrayé la chronique. Tous ceux qui avaient fait l’acquisition d’une de ces fameuses copies du Moyen Âge étaient soit morts, soit portés disparus. Théos faisait partie de la seconde catégorie.

Comment a-t-il réussi à communiquer ainsi avec elle ? C’est surprenant, mais que lui importe. L’essentiel est là, sous ses yeux.

Ariane se replonge aussitôt dans sa lecture. D’autres larmes coulent, mais elle ne s’en soucie pas. Parfois, elle sourit, d’autres fois, elle tremble, et, surtout, elle s’étonne, hésite puis finit par y croire.

Quand elle termine, elle sait ce qu’elle doit faire. Elle a attendu plus d’une année un signe de Théos. Elle ne dira rien à personne. Il le lui a recommandé. Tout cela est étrange. Incroyable, même. Elle enfile son manteau et ses chaussures, prend les clés de sa voiture et fonce chez lui.

Il avait acheté un exemplaire, mais il en avait obtenu un deuxième par erreur. Il n’avait rien dit et avait caché la seconde copie chez lui. Ariane n’a aucun mal à la trouver, résiste à l’envie d’ouvrir l’opuscule d’une trentaine de pages – il lui a recommandé instamment de ne pas le faire – puis retourne chez elle.  Elle relit encore une fois les instructions de Théos.

Lis lentement tout le livre à haute voix. A la page 23, tu devras changer le texte. Surtout ne pas lire ce qui est écrit. C’est très important. Il faudra que cela semble naturel. C’est le seul moyen de me retrouver. Pour toi, ce sera facile. C’est ton métier, après tout. Voici ce que tu devras réciter…

Ariane lève les yeux du message de son compagnon et répète pour la dixième fois le texte appris par cœur. Après avoir bu un café et grignoté quelques biscuits, elle s’installe sur son canapé. Elle éteint son téléphone, se concentre, médite un instant, prend une grande inspiration et ouvre le petit livre.

Elle commence à lire à haute voix, lentement, mais elle remarque tout de suite qu’il manque le numéro de la première page. Elle sent des sueurs froides lui couler dans le dos. A la deuxième page, toujours pas de numéro. Comment saura-t-elle quand il faut changer de texte ? Ariane a envie de jurer, mais elle se maîtrise. En principe, jouer la comédie ne lui pose pas de problème. Sauf qu’il en va de sa vie et de celle de Théos. Par moment, elle se sent ridicule d’avoir peur d’un livre. Mais elle a une confiance totale en son homme. Même si cela lui parait fou. Et puis, il y a tous les autres qui sont morts ou ont disparu… Il lui a écrit que le livre l’avait absorbé et s’était autodétruit ensuite. Qu’il n’avait eu la vie sauve que grâce à un de ses ouvrages préférés, à elle, Ariane. C’est le mot baobab qui lui a permis de sauter in extremis de la Coena Cypriani au Petit Prince. Si seulement, elle l’avait relu avant…

Ariane se concentre pour réussir à détecter le passage à réécrire. Ne pas penser à ces phénomènes étranges où réalité et fiction se mêlent. Ses yeux lui piquent. Elle est épuisée. Elle s’empêche d’accélérer sa lecture. Les lignes dansent devant elle. Se brouillent. Plus qu’une dizaine de pages. Ne pas manquer le passage.

« Le banquet se termine. Les invités reçoivent un vêtement neuf de la part du prince qui les a invités à son mariage. Ils s’apprêtent à partir. Mais soudain, les serviteurs réalisent qu’il manque plusieurs des cadeaux offerts au prince. Celui-ci se met en colère. Il veut retenir tous les invités qui tremblent et finissent par accuser Achar… »

Ariane perçoit un souffle dans ses cheveux. Et puis un rire lointain lui parvient de la reliure du Petit Prince. C’est celui de Théos. Il rit pour la guider, pour tromper sa peur. Elle poursuit sa lecture sans s’arrêter.

« Achar est emmené par les gardes du château… »

Le vent devient violent. Les pages du livre s’agitent. Elle réalise qu’elle a dépassé le passage à changer. Elle doit improviser, car ce qu’elle a appris par cœur ne peut plus s’intégrer au texte original.

« Le cœur rempli de rancœur, Achar regarde autour de lui et aperçoit tous ces amis qui l’ont trahi… »

Vite une idée. Le livre se froisse, sa main est déjà dans ce monde en train de disparaître. Le rire de Théos devient triste, solitaire, résigné.

« Soudain une simple d’esprit au grand cœur, perdue dans la foule, se précipite vers Achar. Elle le prend par la main et l’entraîne avec ses bourreaux. Elle a retrouvé les bijoux d’or et d’argent. Dans le nid d’une pie voleuse. »

D’un seul coup, la tempête de papier cesse. Achar n’a plus besoin de se venger sur ses lecteurs. La malédiction est rompue. Ariane s’empresse de reprendre le livre du Petit prince et retrouve Théos perché sur un baobab. Elle lui tend la main à travers les pages. Il la saisit et l’entraine dans son livre préféré.

Consigne d’écriture

Le but de cette consigne était de rédiger une nouvelle à partir d’une documentation fournie par Esprit livre, d’imaginer une histoire et de résoudre l’énigme d’un livre tueur.

La Cité des nuages

— Pourquoi tu es triste ?
Vincent sursaute. Il lève la tête et découvre avec étonnement une fillette d’environ 12 ans — comme lui — qui le regarde de ses grands yeux bleu foncé. Comme l’orage, pense-t-il. Il ne l’avait pas entendu venir. Elle porte dans ses bras un drôle d’animal, qui a la tête d’un rat, mais le pelage et la queue d’un écureuil.
— Pourquoi tu es triste ?
Vincent se sent honteux. Quand il est arrivé chez sa grand-mère un quart d’heure plus tôt, il a filé au fond du jardin, sans lui dire bonjour. Ses parents partent trois jours à Paris. Sans lui.
— C’est quoi ta peluche ? demande le garçon.
— Un ratureuil. Il s’appelle Petit Soleil. Tiens, je te le donne. Comme ça, tu seras moins triste.

La fillette le pose dans les bras de Vincent qui pousse un cri, quand il réalise que la « peluche » est vivante. Il veut le rendre à sa maîtresse, mais elle a disparu. Déstabilisé, Vincent retourne à l’intérieur de la maison pour cacher le ratureuil dans sa valise, glissée sous le lit.

— Mami Olga ne doit pas te voir. Je te rapporterai de quoi manger, plus tard.

Le ratureuil fixe Vincent de ses grands yeux attentifs. Comme s’il comprenait. Puis le garçon dîne avec sa grand-mère, dont il doit subir les questions. Ce qu’il fait à l’école, ses matières préférées, s’il a une bonne amie…

A la fin du repas, Vincent prend une pomme et un bol d’eau pour Petit Soleil, à l’insu d’Olga.

— Tiens, j’espère que ça t’ira.

Le ratureuil sort de la valise, saisit la pomme entre ses pattes de devant pour la manger. Une fois rassasié, il s’installe sur le lit du garçon pour dormir. Vincent le caresse, puis se couche, avec la tête remplie d’interrogations.

Au milieu de la nuit, il est réveillé par des chuchotements.

— J’ai fouillé partout. Il a dû le jeter.

— Tu lui as demandé ?

— Non, il n’a pas l’air de se souvenir.

L’adolescent entrouvre les yeux, et aperçoit Petit Soleil en train de converser avec la fillette. Il s’assied sur son lit, stupéfait. L’animal et sa maîtresse se taisent. Comme il reste figé, la fillette lui dit :

— Je m’appelle Amandine.

Son regard sérieux, ce prénom… Le jeune homme sent soudain des lambeaux de souvenirs s’agiter en lui. Puis tout lui revient brusquement. Il avait 4 ou 5 ans. Les enfants du peuple des nuages avec qui ils jouaient, quand il venait chez sa grand-mère. Le jour où Amandine est apparue la première fois devant lui dans le jardin, comme aujourd’hui, et ses multiples cousins et cousines. Leurs jeux dans la forêt. Il se rappelle enfin, du cadeau d’Amandine. Il n’en avait parlé à aucun adulte. Vincent se précipite dans un coin de la pièce, soulève une latte de plancher et en sort une petite roche translucide.

— Ce n’est pas ça que vous cherchez ?

— Oui, réplique Amandine, en souriant. Garde-la sur toi. Allons-y, maintenant.

— Où ça ?

— Dans la cité des nuages. On a besoin d’un enfant de la Terre, pour plaider la cause des humains. Les Maîtres des éléments ont décidé de les éliminer, car ils ne prennent pas assez soin d’elle.

— Pourquoi moi ?

— Tu es le seul enfant que je connaisse.

Vincent est un peu déçu. Il espérait s’entendre dire qu’il était l’élu. Comme dans ses jeux vidéo.

— Comment je vais aller là-haut ?

À ces mots, le ratureuil se met à lécher son pelage avec application. Au fur et à mesure de ses coups de langue, il grandit, grandit à tel point qu’il prend la taille d’un grand aigle. Amandine bondit sur son dos, suivi par Vincent, un peu hésitant. Petit Soleil prend son envol et en moins d’un quart d’heure, ils atteignent les portes de la Cité des nuages qui s’ouvrent devant eux. Amandine entraîne Vincent à travers les couloirs de ouate blanche. La fillette a l’air de savoir où elle va et le garçon se demande comment elle fait pour se repérer. Très vite, ils entendent un brouhaha indescriptible qui surgit d’une des salles attenantes au couloir. Une sorte de hublot, placé dans la paroi, leur permet de voir ce qui se passe à l’intérieur.

— C’est la salle du Conseil, chuchote la jeune fille.

De vieux personnages sont assis autour d’une table. Ils portent tous un chapeau différent, représentant l’élément, dont ils sont maîtres. Des tempêtes miniatures de grêles, de neige et de pluie font rage dans la pièce.

— Il faut que tu ailles leur parler.

Vincent se met à rire nerveusement, mais ne bouge pas.

Les discussions entre les maîtres des nuages se font de plus en plus vives.

— Vas-y, supplie Amandine, les yeux remplis de larmes.

Désemparé, le garçon regarde autour de lui, essaie d’imaginer ce que feraient les personnages qu’il incarne dans ses jeux vidéo. Mais rien ne vient.

Brusquement, le bruit cesse. Les Maîtres quittent la salle. Leur décision est sans appel. La Terre va disparaitre. Amandine regarde Vincent avec tristesse. Le garçon a la gorge serrée. Il n’est pas celui qu’elle croit. Machinalement, il joue avec le caillou qu’il a dans sa poche.

— Je ne suis pas un héros.

— Peut-être que tu en es un, mais que tu ne le sais pas, rétorque Amandine. Tu as en toi et avec toi la force de changer le cours des choses.

Les Maîtres parviennent aux portes de la cité et envoient sur la Terre le plus violent des ouragans que les humains aient jamais vécu.

Vincent regarde Amandine. Ses yeux couleur d’orage lui redonnent du courage. Il a tout ce qu’il faut en lui et avec lui.  Mu d’une impulsion subite, il enfourche Petit Soleil et vole en direction du cataclysme. Pour la première fois, il se fait confiance et il suit son intuition. Au moment où Petit Soleil et lui rejoignent le cœur des tempêtes, celles-ci ont déjà touché la Terre. Secoués dans tous les sens par les vents violents, ils tiennent bon. La main de Vincent s’enfonce dans sa poche pour toucher le caillou. Puis soudain, sans savoir pourquoi, il le brandit au-dessus de sa tête comme un étendard.

La petite roche translucide se met à briller si fort que l’obscurité disparait. Elle absorbe les tempêtes et laisse place à un ciel bleu. Du haut de son nuage, Amandine sourit, tandis que Vincent se met à rire, toujours à califourchon sur le ratureuil.

Les messagères intergalactiques

 Le cours d’histoire est terminé. L’enseignant salue sa classe avant d’éteindre son appareil à émission holographique, quittant d’un seul coup le domicile de ses élèves. Irina fait disparaître les livres virtuels qui encombrent son bureau. Elle aime bien l’histoire, imaginer la vie d’avant, celle de ses grands-parents, avant le Virus.

Il est quatre heures de l’après-midi. L’adolescente n’a pas envie de faire ses devoirs. De toute façon, sa tante rentre tard ce soir. Elle a tout loisir de faire ce qu’elle veut en l’attendant. Irina hésite à se rendre chez son amie Samantha, puis y renonce. Elle se sent un peu fatiguée et songe qu’une dose de pâte vitaminée ne lui ferait pas de mal.

C’est quand elle place son verre sous le robinet à vitamine qu’elle les aperçoit à travers la fenêtre. Ce ne sont que trois points noirs encore lointains. Rien ne dit qu’ils viennent pour elle. Pourtant, son cœur se met à battre à tout rompre. Elle s’affole, repense à ses parents. Elle était encore toute petite. Comme un flash. Trois points noirs similaires, lointains, l’air de rien. Puis le drame. L’arrachement. Les oisbots étaient arrivés, ils avaient fracassé la fenêtre et avaient emporté ses parents dans leurs serres de métal. Puis, le vide, le trou noir dans son esprit, couleur d’un désespoir sans fin. Sa tante l’avait recueillie.

Elle tremble, lâche le verre par terre, ne prend pas la peine de fermer le robinet. Sa fatigue… c’était donc ça. Elle n’a que quelques instants pour fuir. Fuir à tout prix, pour ne pas terminer sa vie dans le Cube, comme ses parents. Et subir une agonie lente et douloureuse réservée à ceux qui, comme eux – comme elle – ne font pas partie de la caste des dirigeants et des nantis les plus riches. Eux, ils ont accès aux médicaments et aux vaccins. Ils peuvent survivre au Virus. Pas les autres.

Ses parents lui avaient raconté l’apparition du Virus quand ils étaient tout jeunes et l’incapacité des autorités à le maîtriser, le manque de ressources pour soigner tout le monde et fabriquer des vaccins pour tous. Ils lui avaient raconté qu’avant, les gens ne portaient pas de masque, quand ils se rencontraient. Il leur arrivait même de se prendre dans les bras, de s’embrasser. Cela lui semble étrange.

Irina chasse ses pensées de sa tête, qui la paralysent. Les points noirs se sont rapprochés. Elle peut distinguer leurs formes d’oiseaux, avec leurs grands becs et leurs serres disproportionnées et terrifiantes.

Irina se précipite vers le sas de téléportation, à l’entrée de l’appartement, mais elle a de la peine à se décider sur sa destination. Chez son amie ? Non, trop risqué. Pour toutes les deux. La Lisière de la forêt, en bordure de la Ville ? Avec un peu de chance, elle réussira à rejoindre la Clairière à pied, sans qu’ils la rattrapent. Car aucune porte ne donne sur ce lieu qu’elle aime particulièrement, là où campent une troupe de bohémiens intergalactiques, durant l’été. Elle a fait leur connaissance quatre ans auparavant, et elle s’est liée d’amitié avec eux. Pourvu qu’ils soient déjà arrivés. Ils la protégeraient et la cacheraient. Seulement, elle n’est pas sûre qu’ils soient déjà revenus, l’été n’ayant pas encore tout à fait débuté.

Fébrile, Irina tape le code du sas de la Lisière, mais ses mains tremblent et elle doit s’y reprendre à plusieurs fois. Elle entend la fenêtre se fracasser sous les coups de becs des oisbots. Ils fouillent les pièces, s’approchent du sas. Au moment, où ils l’aperçoivent, elle réussit à se téléporter à la Lisière.

Elle sort de la cabine de téléportation. A la Lisière il n’y a pas foule. Elle se presse vers la forêt. Elle court, court à travers les arbres. Les robots oiseaux ont certainement déjà retrouvé sa destination. Elle court sans s’arrêter, sans se retourner. Très vite, elle est essoufflée. Les premiers signes de la maladie ou juste son manque d’entrainement ? Elle ralentit sa course. Elle y est presque. Plus que 300 mètres. Les oisbots sont entrés dans la forêt. Irina entend déjà leur grésillement. Plus que 200 mètres. Ils se rapprochent. Plus que 100 mètres. Pourvu que les bohémiens soient là, sinon… Enfin, la Clairière. Mais il n’y a personne.

Désespérée, Irina la traverse en courant, cherche un buisson où se dissimuler et s’accroupit. Les oisbots apparaissent de l’autre côté de l’étendue herbeuse. Ils s’arrêtent un instant, puis la repèrent, à cause de la puce, implantée dans son corps au moment de sa naissance, et qui leur envoie sa position une fois par minute. C’est d’ailleurs à cause de cette fameuse puce, qu’ils ont découvert qu’elle était malade.

Elle sait qu’elle n’a plus aucune chance. Elle regarde encore dans le ciel, en espérant voir arriver ses amis. Celui-ci est désespérément vide. Elle respire une dernière fois l’air de la forêt. Elle ferme les yeux. Respire lentement. Les oisbots sont là. Devant elle. Leur moteur grésille. Elle préfère ne pas les voir. Ne pas avoir à les affronter visuellement. Elle attend qu’ils s’emparent d’elle. Elle attend… mais rien ne se passe. Pourtant, elle les entend toujours grésiller. Elle hésite encore, avant de se confronter à la réalité. Et comme il ne se passe toujours rien, lentement, très lentement, elle ouvre les yeux.

Tout d’abord, elle ne comprend pas ce qu’elle voit. Les oisbots flottent au-dessus du sol à moins d’un mètre d’elle, et ne bougent pas. Et soudain, elle les aperçoit, juste au-dessus d’eux. De gigantesques lucioles avec leurs lassos de lumière qui tiennent en respect les oiseaux métalliques. Irina se lève d’un coup, soulagée. Ses amis bohémiens lui ont envoyé ces messagères pour la protéger, en attendant qu’ils arrivent. Ils ont perçu son désarroi, grâce à leurs capteurs extrasensoriels.

Irina lève les yeux et aperçoit, au loin, le point lumineux de leur caravane intergalactique en approche. Désormais, elle ne craint plus rien, et se met même à croire qu’elle survivra au Virus.

 

Nouvelles très courtes

Le champignon

Comme chaque matin, Linda part se promener avec ses chiens dans la forêt, quand elle aperçoit, soudain, un énorme champignon, dodelinant du chapeau ; Linda comprend son mal-être, se penche vers lui pour redresser sa tête de travers, porte la main à ses lèvres pour lui envoyer un bisou, lui trouve un goût étrange, mais néanmoins exquis, et, oubliant son bon cœur, le ramasse  et repart avec ses chiens pour se préparer un bon petit plat.

Vol plané

Au moment où Gédéon, chômeur en fin de droits, s’élance du haut du clocher de son village pour se donner la mort, une fée, qui passait par là, d’un coup de baguette magique, lui fait pousser des ailes ; déconcerté, incapable de tomber, il plane au-dessus de son village, ressassant inlassablement son malheur de ne pouvoir mourir, quand soudain, une fillette l’apercevant d’en bas, crie à sa maman qu’elle veut voler comme le monsieur ; alors Gédéon descend rejoindre la fillette, la prend sur son dos et lui fait découvrir le village d’en haut, se découvrant, par la même occasion, une nouvelle vocation.

Consigne d’écriture

Le but de la consigne était d’écrire des nouvelles en une seule phrase, avec tous les ingrédients d’une histoire.

Les lavandières de la nuit

— Alors, ta randonnée en solitaire ? demande Philippe.

Jérémie, troublé, tourne le dos à son ami et se dirige vers le buffet. En passant devant la fenêtre, il croit apercevoir une ombre à l’extérieur, qui disparait aussitôt. Le jeune homme frissonne. Aujourd’hui, c’est le jour de la remise des diplômes. Il devrait se sentir heureux. Le hall de l’université bruisse des multiples conversations estudiantines. Les parents viennent de partir et les étudiants se retrouvent entre eux, pour fêter. Philippe rattrape son ami.

— Raconte.

Jérémie prend un sandwich. Une heure avant, il avait voulu intéresser son ami en lui laissant entendre qu’il avait vécu quelque chose d’exceptionnel durant son voyage. Mais à présent, la nuit qui tombe l’oppresse. Il aimerait mieux s’amuser et ne pas y penser.

« C’était rien de spécial. »

Au moment, où il prononce ces mots, il revoit la silhouette derrière la vitre.

« Qu’est-ce que tu as, vieux ? Tu es bizarre. »

Jérémie ne répond pas. Il jette encore un coup d’œil par la fenêtre. Il n’y a plus personne.

« Allons prendre l’air. Ça te fera du bien. »

Les deux étudiants enfilent leur manteau et sortent.

Ils marchent un moment sans parler. Une fois arrivé au bord du lac, ils s’assoient sur banc. Le soleil vient de se coucher et laisse des traînées rougeâtres dans le ciel. Une légère brume flotte au-dessus de l’étendue d’eau. Angoissé, Jérémie hésite un instant, puis se lance.

« Quand je suis parti de Castellane, le temps était magnifique. J’avançais facilement, j’étais enthousiaste. L’air pur, le soleil, la beauté du paysage… En milieu d’après-midi, le ciel s’est obscurci brusquement. Il s’est mis à pleuvoir des trombes. Des éclairs tombaient tout autour de moi. J’ai quitté le chemin que je suivais sur la crête, pour me mettre à l’abri au milieu des rochers. Quand l’orage s’est arrêté, j’étais perdu. Je n’avais plus de réseau. J’ai marché au hasard jusqu’au soir. J’étais fatigué et mes habits étaient humides. J’allais dresser ma tente, quand j’ai aperçu un village à une centaine de mètres au-dessus de moi. Je rêvais d’un bon lit et d’un verre de limonade.

Il n’y avait que quelques maisons. Pas de route. Juste un chemin de terre semé de détritus. J’avais l’impression d’atterrir en plein Moyen Âge. J’ai croisé une femme qui travaillait dans un jardin potager. Je lui ai demandé s’il y avait un endroit où je pourrais manger et dormir.  Sans rien dire, elle a désigné une maison un peu plus loin.

C’était une sorte de café avec une table ronde et rouillée qui trônait devant l’entrée. Je suis entré. Il faisait sombre. Derrière le comptoir, il y avait un gars avec une barbe grise et sale et, dans la salle, deux hommes, assis devant des pichets de bière brune. Ils me regardaient. Pas vraiment sympas. J’ai demandé une limonade, mais il n’en avait pas. J’ai grignoté un bout de pain sec et bu un verre de vin rouge. Une véritable piquette. J’ai essayé d’engager la conversation. Rien à faire. Il m’a même pas dit où j’étais. Juste que je pouvais dormir dans la grange à côté.

A un moment donné, les deux autres clients se sont levés brusquement et sont partis, comme s’ils étaient pressés. Le vieux du bar, affolé, m’a emmené dans mon palace rempli de foin.

Juste avant de me laisser, il m’a dit :

— Feriez mieux de pas sortir cette nuit… »

J’ai voulu lui poser des questions, mais il est rentré se barricader. J’étais fatigué, mais j’ai eu un peu de mal à m’endormir. A trois heures du matin, j’ai été réveillé par des coups qui venaient de la rue et des voix de femmes qui chantaient. Curieux, je me suis levé et j’ai entrouvert la porte de la grange, mais il n’y avait personne. La lune était pleine. J’ai enfilé mes chaussures et ma veste et je suis sorti. Au bout du chemin, j’ai trouvé les femmes autour d’une fontaine. Elles étaient cinq, d’un âge certain. Elles portaient de longues robes blanches et lavaient des draps en les frappant avec des sortes de battes de baseball. Je les ai saluées. Elles ont arrêté de chanter et m’ont fixé d’un air qui m’a mis mal à l’aise. J’allais repartir quand une vieille m’a saisi le bras et m’a dit :

— Pourriez pas m’aider à essorer le linge ?

Elle avait une sacrée poigne. J’ai pris le bout de drap qu’elle me tendait. Elle s’est remise à fredonner, avec les autres. Des paroles que je ne comprenais pas. Alors que je tordais les draps avec la vieille, j’ai commencé à me sentir oppressé. Tout mon corps me faisait mal. J’ai fini par lâcher les draps. Ils se sont dressés face à moi, comme s’ils avaient pris vie.  Ils se sont enroulés autour de mon corps, en m’écrasant peu à peu. Je n’arrivais pas à m’en débarrasser. J’ai essayé de crier. Aucun son ne sortait. Les sorcières continuaient à chanter. Je n’arrivais plus à respirer. Je suis tombé par terre.

Au moment où je me voyais mourir, une petite fille, revêtue d’une robe blanche, a surgi de la fontaine. Toute droite. Dégoulinante. Comme si elle était tirée par un fil invisible accroché au sommet de son crâne. Elle est restée un instant en lévitation au-dessus du bassin, puis elle a glissé vers moi sans toucher le sol. En l’apercevant, les autres femmes ont eu un mouvement de recul. Elles avaient l’air surpris, même effrayé. Les draps se sont légèrement desserrés. La fille est venue vers moi et m’a chuchoté à l’oreille : « Elles m’ont tuée. Promets de m’épouser et je te sauverai. Pour toi, je ressusciterai ». J’ai promis. J’aurais dit oui à n’importe quoi, pour vivre. Les draps sont tombés. Et la fillette m’a crié : « Cours dans le champ labouré. Elles ne pourront pas t’y suivre. Je te retrouverai. N’aie crainte… ». Je me suis enfui, en laissant tout derrière moi. »

Jérémie se tait. Philippe éclate de rire, puis l’applaudit.

– Alors là, tu as fait fort. J’y ai presque cru à ton histoire. Je ne te connaissais pas un tel don de conteur.

Les traits tirés, Jérémie tente un sourire, puis se lève. Dans le bosquet d’arbres, juste derrière son ami, il aperçoit la silhouette de l’enfant. Son regard vide le fixe avec insistance.

Commentaire

Cette nouvelle est basée sur la légende du même nom, à savoir les lavandières de la nuit. J’ai fait toute une recherche sur les différentes versions de cette légende. Il s’agit toujours de femmes que des hommes rencontrent au milieu de la nuit, alors qu’elles lavent du linge dans une fontaine. Elles leur demandent de les aider à tordre le linge et lorsqu’ils le font, elles les brisent et les tuent. Dans certaines des versions, ce sont des mères infanticides qui sont condamnées à laver éternellement le drap ensanglanté qui a enveloppé l’enfant tué.

J’ai bien sûr imaginé l’histoire de l’étudiant. J’ai rajouté également l’apparition de l’enfant qui surgit de la fontaine et qui le sauve des méchantes vieilles lavandières.